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L'occidentalisation de la Turquie


Auteur : Cengiz Aktar
Éditeur : L'Harmattan Date & Lieu : 1985, Paris
Préface : Alain Caillé Pages : 182
Traduction : ISBN : 0757-6366
Langue : FrançaisFormat : 135x215 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Akt. Occ. N° 1498Thème : Général

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L'occidentalisation de la Turquie

L'occidentalisation de la Turquie

O. Cengiz Aktar


L'Harmattan


“Pourquoi nous parler d’occidentalisation de la Turquie” là où, au regard de la production théorique courante, on se serait attendu à un essai sur “le développement économique de la Turquie” (version néo-libérale) ou sur “l’accumulation du capital en Turquie” (version marxiste)?
Parler d’occidentalisation de la Turquie - et la leçon vaut, bien entendu, pour nombre d’autres pays du “Tiers Monde” - c’est, d’emblée, semer un doute fécond sur les racines les plus intimes de l’économisme contemporain.
Et si, loin de constituer cette démarche purement instrumentale d’accès à l’universel rationnel, le développement économique n’était pas autre chose, en son fond, qu’une sorte de reddition d’une tradition culturelle à une autre, la tradition occidentale, qui, par elle-même, ne serait ni plus universaliste ni moins particulariste que la tradition vaincue ?”
Extrait de la préface d’Alain Caillé


Cengiz Aktar est né en 1955 à Istanbul. Après avoir accompli ses études d’économie à l’Université de Paris I, il a soutenu une thèse de doctorat de 3e cycle dans la même université. Ce livre constitue la version légèrement modifiée de cette thèse. C. Aktar participe actuellement à des recherches en anthropologie et sociologie économique.



PRÉFACE

Tout, dans l’essai qu’on va lire, est provocateur, au bon sens du terme, celui qui désigne la provocation à la réflexion. Cette provocation se pressent dès la lecture du titre. Pourquoi nous parler « d’occidentalisation de la Turquie » là où, au regard de la production théorique courante on se serait attendu à un essai sur « le développement de la Turquie » (version néolibérale) ou sur « l’accumulation du capital en Turquie (version néomarxiste) ? Il suffit de noter ce que ces deux versions, néolibérale et néomarxiste, ont en commun pour mesurer l’ampleur de la provocation et son enjeu. Trois points essentiellement : 1° La certitude, tout d’abord, que c’est dans l’ordre technique et économique qu’il convient de chercher le moteur des mutations historiques et que cet ordre fonctionne de façon largement autonome, indépendamment de toute motivation ou contrainte politique ou symbolique. 2° La certitude, encore, que ce moteur tire nécessairement dans la bonne direction puisque, par hypothèse, il fait passer les sociétés de l’archdisme à la modernité et puisque, dans tous les cas de figure, plus de production vaudrait mieux que moins. Sur l’imaginaire balance transcendantale qui nous sert à évaluer le degré de positivité des sociétés, rien ne saurait peser valablement, sur l’autre plateau de la balance, face à la positivité infinie que représenteraient le plus minime accroissement de la production économique, la plus infime diminution de cette rareté matérielle dont on nous dit qu’elle mène le monde parce qu’elle en représente la fatalité et la tare originelles. Totalitarismes ou dictatures militaires, par exemple et selon les versions, aussi regrettables soient-ils, représenteraient, en tout état de cause, de moindres maux, le prix à payer pour impulser la croissance économique. Ou encore, la destruction des systèmes alimentaires d’autosuffisance comme celle des civilisations traditionnelles est tenue pour une fatalité inexorable, qu’on la déplore parce qu’elle réduit la diversité folklorique de la planète ou qu’on s’en réjouisse parce qu’elle constitue une des finalités nécessaires et revendiquées du mouvement de l’Histoire. 3° Car, et c’est là le troisième terrain d’entente entre marxistes et libéraux, le moins immédiatement visible mais le plus profond, il ne saurait faire de doute que la croissance économique constitue le processus civilisateur par excellence, celui qui contraint les sociétés à quitter le socle de leurs particularismes bornés pour accéder aux valeurs rationnelles et universelles. Il est l’universel en marche, celui qui conduit vers toujours plus d’universalisme civilisé.

Parler au contraire d’occidentalisation de la Turquie (et la leçon vaut, bien entendu, pour nombre d’autres pays du « Tiers Monde ») c’est donc, d’emblée, semer un doute fécond sur les racines les plus intimes de l’économisme contemporain. Et si en effet, loin de constituer cette démarche purement instrumentale d’accès à l’universel rationnel, le développement économique n’était pas autre chose, en son fond, qu’une sorte de reddition d’une tradition culturelle à une autre, la tradition occidentale, qui, par elle-même ne serait ni plus universaliste ni moins par-ticulariste que la tradition vaincue (1) ? Qu’on ne se méprenne pas, cependant. Ce qui mène l’interrogation de Cengiz Aktar ce ne sont pas les bons sentiments un tantinet naïfs qui se font jour de plus en plus aujourd’hui et qui poussent à postuler une sorte d’égalité de principe de toutes les cultures. C. Aktar est trop averti des incertitudes de la notion d’égalité et du fait que, paradoxalement, c’est à travers l’affirmation de l’égalité universelle des individus et des cultures que l’Occident asseoit le plus fermement son hégémonie, pour tomber dans ce piège (2). Au contraire, ce qui l’incite à mettre en doute l’universalisme et la valeur de l’économisme, c’est son extrême sensibilité à une autre question, née elle aussi du terreau de la pensée occidentale, celle de la démocratie. Mais là où l’idéologie moderne croit ou fait semblant de croire que la démocratie résultera nécessairement, tôt ou tard, du développement économique, C. Aktar place la question du politique au premier plan. De cette inversion des priorités théoriques découlent toute une série de conséquences hautement significatives autour desquelles se construit le présent essai. Et tout d’abord celle que le développement économique ne se décrète pas sous peine de rester frappé d’inanité. De ce point de vue, les indices économiques sont encore plus trompeurs que ne le donnerait à penser leur simple critique technique. Il est parfaitement possible en effet que la production économique s’accroisse réellement, quelle que soit la façon dont on la mesure, sans que cela diminue pour autant l’irréalité sociologique d’une rationalité économique imposée à un peuple qui y demeure étranger et s’y refuse. La grande différence qui sépare la Turquie, et bien d’autres pays, de l’Europe, tient à ce que l’impulsion à la croissance économique n’y procède pas de la logique immanente du rapport social mais ne constitue que la cristallisation largement imaginaire des fantasmes d’une élite modernisatrice auto-proclamée. Entre le peuple (employons ce mot ambigu, faute de mieux) et « l’élite » (même remarque) qui, depuis le milieu du XIXe siècle, cherche dans l’imitation de l’Europe le moyen de pallier la décadence militaire de l’empire ottoman, il n’existe pas ces relais multiples, ces corps intermédiaires ni ces classes moyennes éprises des vertus de l’épargne qui, en Europe, ont conféré au processus de développement sa réalité et sa prise effective sur le rapport social. Pas de médiation entre l’Etat et la société et ceci d’autant moins que l’Etat turc ne peut se désirer laique, rationalisateur et modernisâtes qu’en entreprenant une délégitimisation radicale, et souvent violente, des formes religieuses et politiques ancestrales, laissant ainsi la société parfaitement démunie de tout organe d’autoexpression. Dans son Essai sur la Révolution (3), Hannah Arendt opposait la révolution française à l’américaine en montrant que, dans la seconde, la constitution et l’ordre républicains sont restés intangibles et inquestionnables, presque sacrés, parce qu’ils sont issus spontanément du mouvement réel de la société, accomplissant une révolution sans le savoir et hors des dogmes là où, dans le cas de la première, dès l’origine les constitutions se sont vues frappées d’illégitimité parce qu’elles ne représentaient que leurs rédacteurs et une poignée de représentants très vite coupés d’une société ne disposant d’aucun lieu d’expression et de débat puisque tous les anciens corps intermédiaires avaient été balayés et' déconsidérés par la débâcle de l’Ancien Régime absolutiste avec lequel ils s’étaient irrémédiablement compromis. D’où les fictions irréelles mais inéluctables de la volonté générale et de la nation. La fiction de la nation toutefois ne s’est pas révélée aussi illusoire à terme que ne le suggère H. Arendt parce que, quelque dévoyée qu’elle ait été dans son déroulement effectif, la révolution n’en procédait pas moins des tréfonds du rapport social au point que la France a constitué pour le monde entier l’exemple par excellence de la Nation.
Rien de tel dans le cas turc, au contraire, nous suggère C. Aktar, où la nation, loin de condenser le mouvement social réel, fait figure d’imaginaire projeté sur lui. La Turquie fait ainsi figure de nation d’Etat plutôt que d’Etat national. Ce sont les apories nées de cette sorte de péché originel de l’Etat turc moderne que nous décrit l’essai qu’on va lire. On concevra aisément que l’analyse ici présentée ait de quoi surprendre le lecteur économiste qui ne trouvera que peu d’informations le concernant directement mais qui découvrira, par contre, ample matière à réflexion sur les modes de légitimation d’une élite vouée à une espèce de schizophrénie à force d’impuissance à combler le vide que son action même creuse entre elle et la société qu’elle entend représenter et modeler tout à la fois. Pour une fois ce ne sont donc pas l’analyse des modes de production ou des étapes de la croissance qui se trouvent à l’honneur mais une réflexion authentiquement sociologique, heureusement inspirée par Max Weber et Claude Lefort notamment. Espérons que la problématique tout à fait novatrice de C. Aktar (pu rénovatrice puisqu’elle renoue avec les interrogations ouvertes par les grands systèmes sociologiques classiques) suscite des débats et des prolongements qui permettent enfin de réfléchir sur les phénomènes dits de développement dans toute leur complexité et pas seulement dans leurs aspects économiques, les plus visibles sans doute mais aussi les moins significatifs parce qu’ils ne sont jamais que l’écume des choses.

Alain Caillé

(1) Cf. dans le même sens « Le sous-développement est une acculturation » de Serge Latouche in Bulletin du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales), n° 2 et n° 3/4, 1982.
(2) Comme en témoigne éloquemment son « Louis Dumont et les paradoxes de l’égalité des cultures », in Bulletin du MAUSS, n° 9, 1984.
(3) Collection Tel, Gallimard.



Avant-Propos

D’ordinaire, les études sur le développement sont des études économiques qui semblent faire le pari qui consiste à vouloir voir dans le confort matériel la solution aux divers « maux » qui sévissent dans les pays non-développés. Ces études, par conséquent, se meuvent dans un champ clos où les causes et les conséquences sont, au fond, données d’avance. Ce faisant, elles ont tendance à réduire d’une part les pratiques sociales autochtones au statut d’entraves ou d’opportunités pour le développement économique, d’autre part les comportements des dirigeants des pays en question à de pures volontés économiques conscientes ou inconscientes. Dans cette configuration, il n’existe pratiquement pas de vérité autre que celle qui est négativement déterminée par la tentation causale-économique. Ainsi par exemple, le « sous-développé » est un homme ou un pays qui n’a qu’une existence négative dite dans le préfixe « sous » ; ainsi encore, « pré-capitaliste » est l’adjectif d’un comportement négatif qui renvoie à une antériorité, conformément à la linéarité historique. De même, les décisions politiques des gouvernants sont interprétées, en dernier lieu, comme servant la cause de l’économique d’une manière positive ou d’une manière négative, dans la mesure où il est toujours possible d’agréger les résultats des exercices dans les termes d’un « revenu net par habitant ».

Il nous semble en ce qui concerne les pays dits sous-développés, que l’économique, loin d’être reconnaissable et isolable en tant que tel, c’est-à-dire en tant que transparence, est tout au plus un élément parmi d’autres, faisant partie de l’ensemble hybride que forme la société « sous-développée ». Cette appréhension, nous dira-t-on, est …




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