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Générations démocrates : les élites turques et le pouvoir


Auteur : Nicolas Monceau
Éditeur : Dalloz Date & Lieu : 2007, Paris
Préface : Yves Schemeil Pages : 620
Traduction : ISBN : 978-2-247-07649-9
Langue : FrançaisFormat : 160x240 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Mon. Gen. N° 2049Thème : Politique

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Générations démocrates : les élites turques et le pouvoir

Générations démocrates : les élites turques et le pouvoir

Nicolas Monceau

Dalloz

« On se lancera dans la lecture de l’ouvrage de Nicolas Monceau pour y trouver une explication originale de deux histoires imbriquées mais très difficiles : celle des intellectuels et de la politique ; celle de la Turquie et de l’Europe. Le livre refermé, on en saura plus sur ce qui lie enseignants, étudiants, artistes d’un côté ; et chefs de partis, bureaucrates ou militaires, de l’autre. On aura une idée plus claire de ce qui associe ou dissocie les valeurs réformatrices locales et les valeurs unificatrices européennes. On comprendra mieux les ressorts de l’engagement ; les conditions dans lesquelles se pose le problème de la démocratie ; et les attitudes envers l’Europe. Et, bien sûr, on en saura beaucoup plus sur la Turquie elle-même ! […]
L’innovation réside dans la découverte de ces générations politiques successives, chacune façonnée par l’un des coups d’Etat militaires qui se sont succédé depuis la fin de la seconde guerre mondiale ! […] Ces ruptures ont profondément influencé les trajectoires éducatives, professionnelles ou militantes. [...] À l’avenir, on se rappellera que cette recherche fut la première d’une série que l’on souhaite longue. En dépit de la modestie de l’auteur, elle marque ainsi le lancement d’un nouveau débat sur 1%meilleure façon d’analyser la Turquie contemporaine. [...]
On sera doublement reconnaissant à Nicolas Monceau : d’avoir réussi à nous fournir des preuves multiples de rigueur scientifique sur lesquelles son raisonnement s’appuie ; mais aussi d’avoir mis à notre disposition dans une langue claire et élégante des éléments de connaissance et de compréhension de nos interlocuteurs, sinon de nos partenaires, de l’Europe de demain. Si la longueur du processus de négociation entre Bruxelles et Ankara donnait la mesure du temps au cours duquel ce livre restera d’actualité, on le lira encore dans vingt ans!»



PRÉFACE

Réformer la démocratie : pouvoir intellectuel et effets de génération en Turquie

Pourquoi lire ce livre, et vite si possible ? La réponse n’est pas dans le titre. Elle n’est pas davantage liée à l’auteur, que l’on connaîtra sans aucun doute bien mieux dans les années qui viennent, quand il développera ses réflexions sur la fabrique de la démocratie en Turquie et en Europe. On ne le lira pas uniquement pour une incomparable compétence dans son domaine : il suffit de dire à ce sujet qu’il connaît intimement le pays dont il parle, sa langue difficile, son histoire compliquée et qu’il s’est donné sans barguigner les moyens méthodologiques de traiter ce sujet avec toute la rigueur nécessaire.

Non, on se lancera dans la lecture de l’ouvrage pour y trouver une explication originale de deux histoires imbriquées mais très difficiles : celle des intellectuels et de la politique ; celle de la Turquie et de l’Europe. Le livre refermé, on en saura plus sur ce qui lie enseignants, étudiants, artistes d’un côté ; et chefs de partis, bureaucrates ou militaires, de l’autre. On aura une idée plus claire de ce qui associe ou dissocie les valeurs réformatrices locales et les valeurs unificatrices européennes. On comprendra mieux les ressorts de l’engagement ; les conditions dans lesquelles se pose le problème de la démocratie ; et les attitudes envers l’Europe. Et, bien sûr, on en saura beaucoup plus sur la Turquie elle-même !

L’engagement, tout d’abord, ou plus exactement l’implication dans la vie politique de son pays, la part prise à ce que nous appelons dans notre jargon « l’action collective ». La lecture des pages savoureuses où sont dévoilés les états d’âme de centaines d’intellectuels turcs interrogés soit par questionnaire, dont les réponses ont ensuite été traitées statistiquement avec beaucoup de finesse, soit en face-à-face avec de nombreux extraits savamment choisis et classés pour démontrer un propos de l’auteur, nous en apprend beaucoup. On mesure mieux à les « entendre » (c’est si bien fait que c’est comme si on les entendait) les effets de génération massifs que l’on retrouve ailleurs dans le monde, à commencer par la génération des années soixante (constituée ici par le coup d’Etat militaire de 1960). Mieux, la pensée ainsi incarnée est vivante. On comprend par empathie (et pour certains d’entre nous, par sympathie) les arguments invoqués, on n’est pas surpris que ces motivations évoluent et l’on ne s’étonne pas de voir ces intellectuels se convertir à de nouvelles valeurs au fil du temps, puisque nous plongeons dans l’épaisseur de leurs trajectoires personnelles.

Appelons ces dernières « carrières militantes » :il y a des figures imposées dans la continuité des croyances, et dans les délices de leur transgression, on ne se reconvertit pas n’inporte comment et quand on croit le faire en se singularisant, il s’avère que les choix faits l’ont aussi été au même moment par d’autres avec lesquels, même dans le milieu réduit des trois grandes métropoles anatoliennes, l’on n’a pas été forcément en contact direct et permanent. Décennie après décennie, ces hommes et ces femmes se sont socialisés à la politique de leur pays, sous le poids d’événements fondateurs d’une génération politique, ils se sont identifiés à elle. Les effets de contexte (ici les interventions militaires) ont conduit à des bifurcations, sinon des ruptures, dans leurs carrières militantes. Le coup d’Etat de 1980 les a notamment conduits à abandonner le militantisme partisan traditionnel au profit d’un militantisme moral, de cause, ou de conscience.

Ils se sont donc fortement préoccupés de l’avenir de leur pays et de sa place dans le monde. Ils se sont crus tenus de peser sur le cours des événements, avant de découvrir que l’investissement le plus sûr n’était pas dans l’action immédiate, mais dans la formation des générations futures. De leurs anciens mouvements parfois violents, en tout cas, de leur propre aveu, « révolutionnaires », sont nés de multiples clubs de réflexion, d’influents cercles de pensée, et tout un pan d’ONG formant aujourd’hui cette fameuse « société civile » d’où proviennent les exigences de démocratisation, et qui est l’un des sujets cachés de l’ouvrage. Le livre montre ainsi comment l'on passe en une génération - mais quelle génération ! - d’un parti radical et de répertoires d’action non conventionnels à l’organisation d’expositions commémoratives ou à la rédaction de manuels d’histoire. Rien qu’à ce titre, il mériterait d’être lu par un public très large, fait de spécialistes et de généralistes. Les premiers chercheront à expliquer ce qui s’est vraiment passe dans les quarante dernières années de guerre froide sur fond de croissance ou de chocs énergétiques, et comment s’est diffusé largement l’idéal d’émancipation venu des Etats-Unis très tôt relayés par la France. Les seconds voudront comprendre le parcours de gens qui leur ressemblent mais aussi se différencient d’eux parce que les problèmes auxquels ils sont confrontés sont en partie spécifiques, afin de replacer leur propre itinéraire dans une vaste perspective comparative dans le temps et dans l’espace.

On le voit, ce n’est pas seulement un livre (ou un livre déplus, quoique particulièrement soigné) sur la Turquie. C’est aussi l’exemple d’une loi plus générale de démocratisation dont on observe partout les effets. La démocratie turque est peut-être « imparfaite », « inachevée » ou « mécanique », au sens où elle a été édictée par le haut, et toujours par des militaires (Kemal Atatürk inclus) afin de replacer leur pays dans la course à la modernité et à la reconnaissance internationale du statut de puissance. Tout en restant « incomplète » - comme toutes les démocraties sommées de reconnaître toujours plus de droits imprescriptibles à la personne humaine - elle doit encore étendre vers le bas son pouvoir mobilisateur.

Mais l’on peut être sûr qu'aujourd’hui la Turquie est devenue une « démocratie avec démocrates » (pour paraphraser en l’inversant le titre d’un ouvrage sur le monde arabe). Autrement dit, on y respecte l’opposition, minorité politique, et les communautés distinctes du noyau républicain anatolien initial, les minorités sociales; les affaires publiques sont débattues en public par le public; les alternances sont possibles et les échéances respectées. Reste encore à améliorer ou à approfondir - il faut le répéter, c’est vrai partout à des degrés divers - l’Etat de droit à la française et le « dueprocess of Law » à l’anglaise. Si « déficit démocratique il y a, comme on l’exprime dans le langage de Bruxelles, c’est là qu’il se trouve. Dans le texte, des preuves multiples du comblement de ce « déficit » sont apportées, que les intellectuels interrogés s’expriment sur la question kurde, sur la question arménienne, sur la question chypriote, ou sur les libertés d’expression jugées acceptables par les islamistes et par les militaires. On repère également, bien que ce soit dit de façon parfois implicite, les transactions faites de frottements mais aussi de collusion entre intellectuels influents et détenteurs du pouvoir réel, au cours desquelles chacun sait bien ce qu’il doit à l’autre et ce qu’il lui reproche.

Et sur quoi s’affronte-t-on ? Sur le rapport de la Turquie à l’Europe, une très vieille lune. La
Turquie a toujours été une puissance européenne, n’en déplaise aux esprits chagrins, on le voit dans ses relations avec Venise, avec la Prusse, avec la France. Certes, elle est absente des négociations qui aboutissent à la signature à Münster et Osnabrück en 1648 des fameux traités de Westphalie, mais l’Angleterre aussi, et c’est davantage par prudence que deux des quatre pays les plus impérialistes de l’époque (avec l’Espagne et la Russie) s’en tiennent alors à un statut d’observateur extérieur. Dès sa fondation l’empire ottoman repose sur l’idée de modernisation de l’Islam. Une balade instructive à Bursa suffit pour mesurer ce que les premiers sultans doivent aux villes italiennes, dont ils réinterprètent la tradition architecturale et urbaine avant de la généraliser à tout le Proche-Orient, avec un spectaculaire succès à Alep.
Il s’agit de tenir son rang de grande puissance, de faire en sorte qu’aucune décision internationale et en tout cas, aucune mesure la concernant, ne puisse être prise sans elle. Comme les Japonais, les Ottomans comprennent très tôt que le secret de la puissance se trouve dans l’harmonie d’une formule politique équilibrant avec élégance et efficacité les mécanismes participatifs occidentaux (et l’individualisme sur lesquels ils reposent) et l’autoritarisme paternaliste « oriental » (ainsi que le patrimonialisme et le clientélisme qui lui sont associés). Il est bon de préparer la guerre avec des troupes bien entraînées et bien équipées, mais l’essentiel est dans la cohérence et la solidité de la formule politique. Celle-ci ne peut donc se dispenser complètement d’être démocratique. Il est même à l’avantage de tels pays de démocratiser au-delà de ce que leurs rivaux croient possibles. Mais la démocratisation ne se réduit pas aux élections, au parlementarisme, à la signature de traités destinés à faire respecter une paix kantienne (la désormais célèbre « démocratie peace » sur laquelle on publie beaucoup en ce moment : les démocraties ne se feraient pas la guerre). Une société moderne et démocratisée repose d’abord sur l’administration (la plus neutre, la plus rationnelle et la moins corrompue possible). Or, les Ottomans puis les Turcs ont tout fait pour sans cesse améliorer les performances de leur administration, y compris durant la période de modernisation dite des « tanzimat », et c’est aujourd’hui celle-ci qui se situe au centre du débat sur une démocratisation encore plus grande liée à une modernisation encore plus réelle.

L’européanisation est la traduction synthétique de ce triptyque sacré constitué de démocratisation, de modernisation, et de rationalisation de l’Etat. L’Europe est aussi un stimulant, une source inépuisable de réflexion pour les intellectuels dont ce livre retrace les itinéraires. S’il y a une « demande d’Europe » parmi eux, malgré de vrais doutes sur sa possibilité, c’est justement en raison de cette histoire longue. Mais l’on comprend bien à la lecture de leurs propos et des commentaires judicieux qu’en donne l’auteur, que ces acteurs se positionnent toujours par rapport à des valeurs et à des principes d’organisation qui les dépassent. L’Europe est présente, tout le temps, elle n’est pas extérieure au dispositif de pensée des intellectuels turcs, elle lui est en quelque sorte incorporée. En construisant une véritable sociologie des attitudes à l’égard de l’Europe et de la démocratie l’ouvrage permet de mieux comprendre la place de ces deux référents chez les élites turques d’aujourd’hui. Il permet également de mieux saisir le rapport respectif des élites et des citoyens ordinaires à la démocratie, et leurs représentations respectives de l’Europe.

Ceci justifie pleinement que l’on essaye d’évaluer leur originalité ou leur avant-gardisme au sein de la population turque dans son ensemble, en s’appuyant comme le fait l’auteur dans sa dernière partie sur des données d’enquête quantitatives réalisées en Turquie récemment (et pas seulement les enquêtes Eurobaromètres). S’il y a une spécificité turque en Europe, et s’il y a une particularité des élites intellectuelles dans leur rapport à l’Union, mieux vaut la connaître avec précision.

Je voudrais maintenant montrer au lecteur que cet ouvrage renouvelle l’analyse comparative de la Turquie contemporaine. C’est peu de dire qu’il est novateur, et même doublement. Il l’est d’abord, sur le plan méthodologique, grâce à la réalisation d’une enquête quantitative pionnière, de surcroît faite en langue turque, sur les élites de Turquie. C’est en effet la première fois qu’un laboratoire européen de sciences sociales (PACTE) arrive à monter en dépit des obstacles classiques et d’autres plus inattendus une enquête aussi sensible et aussi fructueuse sur la vie politique contemporaine de ce pays. De plus ceci s’est produit juste au moment où il s’engageait lourdement dans un long processus de réforme ayant pour objectif l’adhésion à l’Union Européenne. Par ailleurs, l’approche générationnelle, utilisée avec profit dans d’autres pays comme l’Égypte, le Liban, ou le Maroc, sans compter le midi de la France, Corse incluse, et de l’Italie, n’avait jamais été jusqu’à présent mise en oeuvre dans un pays à cheval sur l’Europe et le Proche-Orient.

Depuis que ce travail est achevé, il est devenu heureusement plus facile d’en partir, notamment chez les « turquisants » français. A l’avenir, on se rappellera que cette recherche fut la première d’une série que l’on souhaite longue. En dépit de la modestie de l’auteur, elle marque ainsi le lancement d’un nouveau débat sur la meilleure façon d’analyser la Turquie contemporaine. C’est justice, quand on sait le temps qu’il a passé sur le terrain (six années pleines), celui qu’il a consacré à ses enquêtés (soixante entretiens, et des centaines de questionnaires administrés par écrit en respectant les règles de confidentialité d’usage), celui qu’il a dû trouver pour acquérir des instruments d’analyse à la hauteur de ses ambitions (travail sur archives, compétences en traitement statistiques des données, méthodologie de l’entretien et de la rédaction de questionnaires). Sans compter le temps de l’imprégnation, de l’investigation ethnographique personnelle, et, c’est évident, celui d’une formation riche et variée1.

Le résultat en vaut la peine : l’ouvrage est également pionnier quant à ses conclusions. Il inverse en effet la plupart des résultats tenus pour acquis dans l’étude de la Turquie et de ses voisins et même, bien au-delà. On réalise ainsi que les coups d’État façonnent autant les intellectuels que ceux-ci ne contribuent à changer l’État, son organisation, sa culture - et peut-être même l’État a-t-il plus formaté les générations contestataires que celles-ci ne l’ont reformaté. Au fond, les élites dont il est ici question ont toujours tenté de faire l’histoire, mais c’est finalement l’histoire qui les a faites.

L’innovation réside dans la découverte de ces générations politiques successives, chacune façonnée par l’un des coups d’État militaires qui se sont succédé depuis la fin de la seconde guerre mondiale dans les années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, et même de façon plus contenue en 1997. Ces ruptures ont profondément influencé les trajectoires éducatives, professionnelles ou militantes. L’État sécuritaire a façonné ce système politique-là plus que d’autres, mais il s’est aussi livré à de l’ingénierie sociale en modifiant le régime des droits et libertés, le système éducatif, et les règles du débat public dont les intellectuels dépendent très fortement. Le livre reconstitue patiemment ces épisodes, et la façon dont ils ont été vécus et interprétés par des représentants éminents ou moins éminents des élites turques, élites dont l’horizon d’anticipations est tout le temps marqué par la perspective d’une nouvelle « intervention ». Il montre comment s’entrecroisent les formes traditionnelles d’engagement et les opportunités politiques nouvelles - en d’autres termes, plus scientifiques, il soupèse les effets respectifs de la « mobilisation des ressources » et de la « structure des opportunités politiques ». Ici, la « frustration relative » - troisième suspect usuel en matière d’action politique, si fort dans un pays comme le Liban - ne semble jouer aucun rôle appréciable.

En appliquant une grille de lecture générationnelle issue de l’analyse comparative à l’histoire politique turque récente, ce livre permet enfin de mieux visualiser les effets de contexte. On en mentionnera deux : celui des pays dans lesquels les intellectuels turcs se sont formés, comme la France et les Etats-Unis, et celui des coups d’Etat militaires à répétition toujours suivis de transitions de l’autoritarisme vers la démocratie. Dans l’analyse comparative, les « effets de contexte » sont les plus difficiles à mettre en évidence, on ne dispose pas de véritable expérience sur les facteurs qui comptent le plus. Est-ce la langue et l’origine géopolitique ; ou bien la religion et les mentalités ; ou encore l’histoire économique et les conditions d’édification d’une politique économique nationale ; ou enfin les institutions, les modes de scrutin, les ruptures de l’ordre politique et les tentatives de restauration par un Etat perçu alternativement ou successivement comme sauveur et modernisateur, comme centralisateur et autoritaire ? Entre le temps long de l’éducation familiale et la socialisation politique, d’une part, et le temps terriblement court des grandes ruptures politiques initiées par les coups d’Etat, qu’est-ce qui est le plus déterminant ?

Une dernière originalité du travail, et non la moindre, est le rapport des Turcs avec leur mémoire. La mobilisation des intellectuels vise en effet à réformer l’écriture et l’enseignement de l’histoire, afin de promouvoir une meilleure conscience de la citoyenneté turque et de pacifier leur rapport au passé national. En luttant contre la diffusion d’une idéologie nationaliste dans l’enseignement de l’histoire, les élites réformatrices dont bien peu de membres ont eu une vraie formation d’historiens s’attaquent à l’enjeu majeur du processus d’intégration européenne de la Turquie : la socialisation de la jeunesse à l’Europe passe en effet par l’apprentissage d’une conscience collective et de valeurs communes. L’enjeu est considérable : les Turcs sauront-ils traiter l’épineuse question arménienne, et manifester la volonté d’une coexistence pacifique avec les minorités nationales ? L’auteur le croit, et moi aussi, mais il est encore trop tôt pour le dire.

L’ouvrage ne répond évidemment pas à cette question : c’est un texte scientifique à verser au débat public plus large. Il ne donne pas non plus de réponse définitive à toutes les interrogations qui la précèdent, et on ne peut pas davantage le lui reprocher. En revanche, il ouvre des pistes de réflexion opportunes, et c’est un grand mérite de se donner de nouveaux défis comme de faire mieux et plus penser ses lecteurs, et les chercheurs qui ne manqueront pas de reprendre le sujet. Il invite chacun à réfléchir à des enjeux importants, qui sont toujours devant nous : l’universalité de nos valeurs, ou leur spécificité ; l’adhésion de la Turquie à l’Union ou son accès au statut de partenaire privilégié ; les liens à conserver avec le berceau de notre histoire ou le refuge dans une politique frileuse de repli sur soi accompagné d’une valorisation de notre filiation un peu fictive avec Athènes ; la possibilité de faire sa propre histoire, ou la nécessité de tenir compte des contraintes nées de la modernisation, elle-même inévitable dans une période de mondialisation accélérée qui nous emporte tous, producteurs de richesses, mais aussi de savoirs, et de décisions publiques. Il propose enfin des pistes de réflexion opportunes sur la démocratisation du débat public en Turquie, notamment sur des points aussi sensibles que la question arménienne. En le lisant, on comprend mieux le rôle de la mobilité internationale dont nombre d’intellectuels turcs ont fait l’expérience. C’est en effet au sein de prestigieuses universités américaines et européennes que s’est formée leur culture cosmopolite composée d’idées, d’approches et de sensibilités nouvelles. L’avenir européen de la Turquie dépend du renouvellement de telles expériences : si les pays de l’Union, et en particulier la France, souhaitent vraiment sa démocratisation, il leur faudra soutenir massivement son ouverture internationale et favoriser les échanges académiques avec elle.

En refermant le livre, on sera doublement reconnaissant à Nicolas Monceau : d’avoir réussi à nous fournir des preuves multiples de rigueur scientifique sous forme de tableaux et graphiques très lisibles et particulièrement pertinents sur lesquelles son raisonnement s’appuie ; mais aussi d’avoir mis à notre disposition dans une langue claire et élégante des éléments de connaissance et de compréhension de nos interlocuteurs, sinon de nos partenaires, de l’Europe de demain. Si la longueur du processus de négociation entre Bruxelles et Ankara donnait la mesure du temps au cours duquel ce livre restera d’actualité, on le lira encore dans vingt ans !
Pour finir, j’aimerais apporter une précision au sujet de mon propre rapport à cette recherche : l’ayant supervisée, je suis mieux placé que d’autres pour en apprécier le contenu. Il me semble donc nécessaire d’avertir lecteurs et lectrices que je viens d’en livrer ici une lecture rapide et presque cavalière, dans le seul but de susciter l’intérêt et la curiosité du lecteur. Il y a bien d’autres choses encore dans cet ouvrage monumental, sur les étudiants et leur capacité à changer le monde; sur les intellectuels dans une société où l’islam est incontournable; sur le radicalisme et le pragmatisme en politique, ou encore la différence entre conquête et exercice du pouvoir ; sur les rapports entre satisfaction personnelle dans la vie et satisfaction envers les réformes gouvernementales ou l’européenisation; sur l’estime de soi et le besoin de reconnaissance - tous objets parfois approfondis, parfois seulement esquissés ici, qui furent et sont encore au centre de discussions ininterrompues d’un réseau croissant de chercheurs dont Nicolas Monceau fait partie, qui s’est constitué progressivement à Aix-en-Provence et à Grenoble, et dont les membres ont ainsi participé à la construction d’une science politique cumulative.

Il est probable que chacun y puisera son inspiration en lisant plus attentivement certains passages, certains plus théoriques, d’autres plus empiriques; certains plus comparatifs, d’autres plus centrés sur la Turquie. Au-delà d’une richesse d’analyses qui soulève l’admiration, il reste un fait évident, qui ne manquera pas de frapper tous les lecteurs du livre, quelles que soient leurs raisons de s’attaquer à sa lecture : on ne pourra plus désormais réfléchir à l’action collective des intellectuels dans les mêmes termes. L’Etat, grande figure oubliée de la sociologie des mobilisations, refait ici surface, et avec lui la demande de réforme qui s’exprime aujourd’hui partout en dépit des attachements aux traditions plus « révolutionnaires ». Dans les travaux sur l’action collective, il y aura un avant et un après « Fondation d’histoire de Turquie ».

Yves Schemeil
Professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble
Membre de l’Institut universitaire de France, chaire de politique globale et comparée

1. Formation qu’il a su trouver dans les études cinématographiques (il a signé de nombreux articles sur le cinéma turc), historiques (au contact de Gilles Veinstein, maintenant au Collège de France, et de ses collègues de l’EHESS), politiques (dans les IEP d’Aix et de Grenoble, où il a croisé Bruno Etienne, Robert Mantran, Olivier Dabène) et turcologiques (à l’IFEA d’Istanbul où il a notamment travaillé avec Stéphane Yérasimos et Paul Dumont).



Introduction

« A qui soutient que la civilisation occidentale procède de sources grecques, latines et chrétiennes et que, par conséquent, les Turcs, qui ne partagent pas cet héritage classique et chrétien, ne peuvent espérer y participer pleinement, il [Turban] répond que la civilisation occidentale moderne est, par essence, scientifique bien plus que classique et chrétienne.
Voilà la cause des échecs passés et l’espoir de la réussite future de l’occidentalisation de la Turquie »2
Bernard Lewis, historien à propos de l’étude de Mümtaz Turhan, Where are vie in Westernization ? (1965)

La sociologie des élites est un domaine d’études de la science politique qui a fait autrefois l’objet de nombreux travaux. Les études nationales sur les élites, leur recrutement, leurs fonctions, leur homogénéité ont néanmoins été un peu délaissés par les sociologues et les politistes depuis la publication des travaux de C. Wright Mills, Raymond Aron et Robert Dahl dans les années 1950 et 1960 3. Ce courant d’études a connu ensuite un regain d’intérêt, notamment en France avec les travaux de Pierre Bourdieu et d’Ezra Suleiman4. Les problématiques générales de ces travaux portent sur la question de l’autonomie des élites. Y sont examinés les relations entre élite et structure sociale, les qualités spécifiques des élites politiques, la circulation des élites ou encore les différents types de leadership5. Parallèlement, les travaux sur la notion de génération politique se sont …

2. Bernard Lewis, Islam et laïcité. La naissance de la Turquie moderne, Paris, Fayard, 1988, p. 383-384.
3. C’est du moins le constat établi par Ezra Suleiman et Henri Mendras dans l’ouvrage collectif qu’ils ont dirigé sur les élites européennes. Cf. Le recrutement des élites en Europe, Paris, La Découverte, 1995.
4. Pierre Bourdieu, La noblesse d'Etat. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Les Editions de Minuit, 1989 ; Ezra N. Suleiman, Les hauts fonctionnaires et la politique, Paris, Seuil, 1976 ; Ezra N. Suleiman, Les élites en France. Grands corps et grandes écoles, Paris, Seuil, 1979.
5. Pour une synthèse d’ensemble des travaux portant sur ces différentes problématiques, voir Colette Ysmal, « Elites et leaders », dans Madeleine Grawitz et Jean Leca (dir.), Traité de science politique, tome 3, 1985, p. 603-642.




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