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La Turquie au Moyen-Orient


Éditeur : CNRS Date & Lieu : 2011, Paris
Préface : Pages : 290
Traduction : ISBN : 978-2-271-07352-5
Langue : FrançaisFormat : 150x230 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Sch. Tur. N° 3016Thème : Politique

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La Turquie au Moyen-Orient

La Turquie au Moyen-Orient

Dorothée Schmid

CNRS

La République de Turquie a tourné le dos au Moyen-Orient pendant la plus grande partie du XXe siècle. Ce repli stratégique et culturel, acté dans les années 1920 pour consolider l’Etat naissant après l’effondrement de l’Empire ottoman et refonder une nation turque débarrassée des influences orientales, a perduré jusqu’à la fin de la guerre froide. Le monde arabe et iranien était devenu l’Orient d’une Turquie qui se voulait fermement ancrée dans la modernité occidentale.
Le contraste est aujourd’hui saisissant : la Turquie en plein renouveau, progressivement libérée des tabous du kémalisme, réinvestit rapidement le Moyen-Orient, devenu terrain d’expansion économique et d’expérimentation diplomatique. Elle se positionne comme une puissance régionale à part entière, sur le mode du soft poiver. Le Moyen-Orient est même parfois présenté comme l’alternative à une perspective européenne en berne.
Mais les « printemps arabes » posent un sérieux défi à l’influence turque dans la région. Modèle naturel pour les futures démocraties arabes, ou acteur impérial qui défend au plus près ses intérêts de puissance : quel sera le rôle de la Turquie dans un contexte de profonde instabilité régionale ? La diplomatie de l’AKP, le parti d’origine islamiste qui dirige le pays depuis 2002, subit ici un test majeur, entre recherche d’équilibre et exercice de responsabilité.


INTRODUCTION

La Turquie au Moyen-Orient : un retour programmé ?

Dorothée Schmid1

Ce livre dresse le constat du regain d’intérêt de la Turquie pour le Moyen-Orient et de sa capacité d’action retrouvée dans la région. Il s’efforce de décrire la politique étrangère turque dans cette partie du monde où se nouent de nouvelles complicités mais où se rejouent aussi d’étemelles rivalités. L’ouvrage a pour but d’éclairer les motivations de la Turquie et d’examiner les effets de son activisme diplomatique, d’ouvrir aussi quelques pistes de réflexion pour en évaluer les perspectives à moyen terme. Le réinvestissement du Moyen-Orient par les Turcs apparaît en effet comme une petite révolution à l’échelle d’une décennie ; est-il pour autant durable ?

La Turquie a tourné le dos au Moyen-Orient pendant la plus grande partie du XXe siècle ; elle semble y retrouver aujourd’hui un terrain favorable pour tester sa diplomatie du XXIe siècle. Le retour des Turcs, en quelques années, dans une région qu’ils ont si longtemps considérée comme dangereuse ou du moins dénuée d’intérêt du point de vue culturel, politique et économique illustre en un sens parfaitement la transition présente du système international. On y voit des pays émergents, fondant leur capacité d’action sur une économie dynamique et sur l’invention de nouveaux modes de compréhension du monde, remettre en cause l’équilibre classique des puissances à peine ébranlé par la fin de la guerre froide. Ces nouveaux acteurs pallient progressivement le retrait de l’Occident hors de zones qu’il n’est plus en mesure d’exploiter ou de contrôler. Autrement dit, la Turquie s’impose au Moyen-Orient à la fois par sa force et son dynamisme propres, et par défaut : la région, en proie à un chaos durable après l’intervention américaine en Irak, présentait en effet un vide de puissance2.

Les révoltes arabes altèrent indéniablement en 2011 cette logique de la succession des puissances, dans un Moyen-Orient considéré jusqu’à présent comme incapable de maîtriser son destin. Ces mouvements politiques que personne n’attendait ont débouché sur une remise en cause profonde de l’autoritarisme comme mode automatique de régulation politique dans la région. La chute de quelques dictateurs annonce peut-être la fin de l’introversion arabe et l’ouverture à des coopérations nouvelles. L’avenir n’est cependant pas tracé et la démocratie ne s’impose pas comme une alternative inévitable, sur fond de conflits persistants et d’inégal développement des scènes politiques nationales. La place de la Turquie change en tout cas forcément sur cette toile de fond révolutionnaire. Pas seulement sa place, mais bien son rôle puisque, après une période de tâtonnements et d’expérimentation, elle est maintenant projetée à l’ère des responsabilités, à la fois en tant que possible « modèle » pour les régimes à venir, comme modérateur attendu face à la recrudescence des tensions ou comme futur pilier d’un ordre régional en construction.

Les contributions rassemblées dans ce livre émanent d’un ensemble d’analystes reconnus et surtout issus d’horizons géopolitiques variés - le croisement de points de vue turcs, arabes, iraniens, européens, américains étant certainement indispensable pour saisir la complexité des enjeux du nouveau système turco-oriental dont on observe à présent la formation. Les chapitres sont ordonnés en deux parties complémentaires, présentant les dynamiques à l’œuvre de deux points de vue différents. La première série de contributions adopte un point de vue transversal, en traitant des paramètres globaux, historiques, politiques, économiques et culturels qui expliquent ou accompagnent le « retour » des Turcs au Moyen-Orient. Il s’agit notamment de comprendre si, comme le discours officiel turc semble parfois le suggérer, ce retour s’inscrit dans une continuité historique de long terme, après une éclipse de quelques décennies, ou bien s’il repose sur de nouveaux calculs d’intérêts bien compris. Une deuxième série de chapitres traite des dossiers politiques importants pour la Turquie au Moyen-Orient, de la Libye à l’Iran. Cette série d’instantanés peut nous aider à évaluer la solidité de la présence turque et la cohérence des stratégies élaborées au jour le jour par l’actuel ministre des Affaires étrangères et grand rénovateur de la diplomatie turque, Ahmet Davutoglu.

Un retournement de perspective

Le constat de départ est bien celui du divorce historique entre la Turquie et le Moyen-Orient ; d’où l’étonnement des observateurs face au retournement spectaculaire de perspective auquel nous assistons aujourd’hui. On sait en effet que la Turquie s’était détournée de la région depuis la chute de l’Empire ottoman. L’évocation du monde arabe suscitait encore chez les Turcs, plusieurs décennies après le découpage territorial ayant acté la séparation d’avec les dépouilles de l’Empire, un léger dégoût, nourri de traumatismes historiques et de tabous, de sensations de menaces vagues ou avérées et de désillusions. Selon l’imagerie nationale, hâtivement remise en ordre dans les années 1920 à partir des souvenirs de l’Empire, les Arabes avaient comploté contre les Turcs pour précipiter leur perte, tandis que les Iraniens continuaient d’incarner en arrière-plan le rival atavique. Pour façonner l’identité turque nouvelle et poser les bases d’un État-nation solide, suivant le modèle mis au point en Europe au XIXe siècle, il avait donc fallu se débarrasser de l’influence néfaste de ces deux cultures voisines. Le Moyen-Orient, décrit comme un espace d’arriération politique, économique et culturelle, est alors tout simplement devenu sous Atatürk V Orient de la Turquie, se retrouvant dans la position occupée pendant des siècles par l’Empire ottoman lui-même face à l’Europe : celle d’étranger et d’envers de la civilisation. L’urgence de la recomposition nationale, l’instabilité chronique d’une région bientôt en proie à la fièvre des indépendances et déchirée par les conflits, puis le . verrouillage de la guerre froide avaient imposé une sorte de distance sanitaire assumée entre ce monde oriental, qui faisait figure de repoussoir, et une Turquie désormais soucieuse de s’intégrer pleinement dans le camp occidental. La proximité géographique du Moyen-Orient était donc envisagée comme un fardeau.

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1. Dorothée Schmid est diplômée de Sciences Po Paris et titulaire d’un doctorat en science politique de l’université de Paris II. Spécialiste des politiques extérieures européennes dans la région méditerranéenne et au Moyen-Orient, elle dirige le programme « Turquie contemporaine » de l’Ifri depuis 2008. Elle est l’auteur notamment du rapport sur Les Elites françaises et la Turquie : une relation dans l’attente, publié par le think tank turc ED AM en 2010.

2. Voir l’interview de Robert Malley, directeur du programme Moyen-Orient de l’International Crisis Group, « Le Proche-Orient face à un vide diplomatique dangereux », Suissinfo.ch, 30 septembre 2011.




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