L’avènement en 1979 de la République islamique d’Iran a suscité une grande inquiétude dans le monde occidental : la volonté proclamée du nouveau régime d’exporter la révolution dans la région n’allait-elle pas déstabiliser une zone essentielle pour les besoins en pétrole de l’économie mondiale ? Et après les attentats du 11 septembre 2001, la tournure prise par la politique étrangère américaine a encore renforcé l’importance stratégique de l’Iran, désigné par George W. Bush comme appartenant à l’« axe du mal », en particulier depuis la reprise par Téhéran de son programme de développement nucléaire. Cependant, l’importance stratégique de l’Iran n’a d’égale que la méconnaissance de ce pays. Quelles furent les retombées politiques, religieuses, sociales réelles de la révolution ? Jusqu’où le régime peut-il être qualifié d’islamique ? Comment la société s’est-elle transformée ? Quelles sont les voies d’évolution politique possibles ? En répondant à ces questions, ce livre fort documenté propose une compréhension fine de l’Iran d’aujourd’hui. Thierry Coville montre en particulier que le pays est traversé par des contradictions fortes : soumise à une intense pression du régime, la société s’est engagée dans un processus de modernisation sans doute inéluctable ; la poussée des revendications démocratiques se conjugue à l’affirmation croissante des femmes et de la jeunesse. L’Iran connaît ainsi une forme de « révolution invisible » dont il est difficile d’entrevoir l’issue.
Thierry Coville, ancien allocataire de recherche à l’Institut français de recherche en Iran, enseigne l’économie à l’école Négocia.
Table
Introduction / 5
1. D'une révolution à l'autre / 11 Du constitutionnalisme au despotisme / 12 Reza Khan, réformateur autoritaire / 17 « Cohabitation » hostile de Mohammed Reza Shah et de Mossadegh / 22 Une « modernisation » à deux vitesses / 26 De la chute de la monarchie à la mise en place de la révolution / 35 Réception et lecture de la révolution de 1979 / 39
2. Derrière le voile islamique, le nationalisme / 49 Une identité nationale forte / 50 Religion et nationalisme / 56 Chiisme et politique / 59 La légitimité révolutionnaire recentrée sur le nationalisme / 64
3. L'échec dans la mise en place d'un régime islamique / 69 Des institutions peu islamiques ? / 71 Une théocratie traversée par différents courants / 77 Improbables « politiques islamiques » / 81 L'impossible synthèse / 100
4. les forces politiques en présence / 101 La guerre des factions / 101 Le khomeynisme (1979-1988) / 108 L'émergence d'une droite pragmatique / 111 Le mouvement du 22 khordad / 116 Le retour des conservateurs / 124 Vers la normalisation ou vers la fragmentation politique ? / 126
5. Une société à la recherche de nouvelles valeurs / 129 Transition démographique et élévation du niveau moyen d'éducation / 130 Urbanisation et transformation du monde rural / 136 Affirmation des jeunes et des femmes / 139 Diaspora, intellectuels et médias : d'importants vecteurs d'ouverture 149 Démocratie, droits de l'homme et... consommation / 156
6. Une économie bénéficiaire ou victime du pétrole ? / 167 Une économie « noyée » dans le pétrole / 168 Les dysfonctionnements structurels d'une économie de rente / 171 Une entrave à l'ouverture politique / 177 Chocs et capacité de résistance du système / 178 Une économie produisant de l'inégalité mais peu d'emplois / 180
7. Entre défense de l'intérêt national et volonté de leadership dans le monde musulman / 187 Qu'est-ce qu'une politique étrangère islamique ? / 188 L'échec de l'exportation de la révolution / 190 La guerre Iran-Irak : de l'agression irakienne au jusqu'au-boutisme iranien / 199 Le retour au nationalisme et à une politique de puissance régionale / 202 Normalisation avec l'Europe, tensions persistantes avec les États-Unis / 209
8. Après le « 11 septembre » : une nouvelle menace pour le monde ? / 215 La disparition du péril taliban / 218 Favoriser la stabilisation de l'État irakien / 220 Réalités et limites de l'influence iranienne en Irak / 223 Faut-il avoir peur d'Ahmadinejad ? / 226 La mesure du danger nucléaire / 230 Repenser la politique iranienne de l'Europe et des États-Unis / 237
9. L'Iran d'Ahmadinejad : retour en arrière ou transition ? / 245 Un président plus populiste qu'islamiste ? / 2A7 Maintien d'un débat interne / 249
Conclusion / 255
Bibliographie / 257
INTRODUCTION
L’Iran fait certainement partie de ces pays dont l'importance stratégique n'a d'égale que leur méconnaissance par le reste de la planète, et notamment par les pays occidentaux. S'il apparaît comme occupant une position clé au Moyen-Orient, cela tient d'abord à sa situation géographique : il est entouré par les pays du golfe Persique au sud, par l'Afghanistan et le Pakistan à l'est, la Turquie et l'Irak à l'ouest, et les républiquesd'Asie centrale et du Sud-Caucase au nord. Or il aspire au rôle de puissance régionale majeure dans cet espace du fait de sa superficie (près de trois fois celle de la France), de son poids démographique (près de 70 millions d'habitants) et économique (lié notamment à ses ressources énergétiques) et, surtout, de son influence culturelle et de ses liens historiques très anciens avec ses voisins. On notera que l'Iran a souvent fait figure de précurseur dans le monde musulman, comme l'illustrent la révolution constitutionnelle de 1906 et la nationalisation de l'industrie pétrolière par Mossadegh en 1951, ou mené des expériences inédites - et jamais répétées - comme la révolution islamique de 1979. Par ailleurs, l'Iran est l'un des principaux producteurs pétroliers mondiaux ; il dispose des deuxièmes réserves mondiales de gaz, ainsi que de ressources en minerais conséquentes (cuivre, plomb, zinc, etc.), et l'importance de sa population en fait un marché à fort potentiel. Enfin, ce pays constitue la voie de passage la plus sûre et la plus économique pour exporter le gaz et le pétrole en provenance de la mer Caspienne. L'importance stratégique de l'Iran est évidemment aussi liée à son histoire récente. À la suite de la révolution de février 1979, l'Iran est devenu une république islamique. Cet événement a suscité une' énorme inquiétude dans le monde, notamment dans les pays occidentaux, du fait de la volonté proclamée de la République islamique d'exporter la révolution dans la région, au risque de déstabiliser une zone essentielle pour les besoins en pétrole de l'économie mondiale. C'est d'ailleurs ce contexte qui a incité Saddam Hussein à se lancer dans la première de ses funestes menées, la guerre Iran-Irak, qui allait durer huit ans (1980-1988). Cette volonté iranienne de mêler exportation de la révolution et lutte anti-impérialiste allait conduire à un affrontement avec les pays occidentaux et, surtout, les États-Unis, avec l'affaire des otages de l'ambassade américaine à Téhéran, les attentats contre les forces américaines et françaises au Liban, la prise d'otages dans ce même pays, etc. Ces événements vont conduire à associer systématiquement l'Iran au terrorisme islamique. Une telle histoire, encore récente, explique aussi pourquoi les États-Unis continuent de voir l'Iran comme un régime structurellement dangereux et semblent vouloir, après la crise du « 11 septembre », solder leurs vieux comptes avec ce pays. Outre cette dimension stratégique, la révolution islamique a été perçue dans le monde entier comme un événement marquant le retour du religieux et de l'obscurantisme dans le monde musulman, dont les répercussions allaient se faire sentir de l'Afghanistan à l'Algérie. La tournure prise par la politique étrangère américaine après les attentats du 11 septembre a encore renforcé (si besoin était) le rôle clé de l'Iran. Les guerres en Afghanistan et en Irak ont en effet conduit à des tentatives de reconstruction politique de ces deux pays sous égide américaine. Or les liens historiques et culturels entre l'Iran et ses deux voisins inquiètent profondément les autorités américaines, qui craignent que la nouvelle donne ne permette à l'Iran d'étendre son influence. En outre, les tensions irano-américaines ont été amplifiées par le fait que l'Iran a été désigné par le président américain George W. Bush, lors de son discours sur l'état de l'Union en janvier 2002, comme faisant partie de l'« axe du mal ». Les accusations américaines portent sur le soutien au terrorisme international (c'est-à-dire au Hezbollah libanais et aux groupes extrémistes palestiniens), la volonté présumée de l'Iran d'acquérir des armes de destruction massive (à savoir l'arme nucléaire) et le caractère dictatorial de son régime. À ces accusations se sont ajoutées celles d'avoir accueilli des membres d'Al-Qaeda qui fuyaient l'Afghanistan ou de vouloir déstabiliser l'Afghanistan et surtout l'Irak. On pouvait croire que les difficultés rencontrées en Irak conduiraient les États-Unis à adopter une rhétorique moins guerrière à l'égard de l'Iran. Pourtant, début 2005, une enquête d'un journaliste américain1 révélait que des forces spéciales avaient effectué des missions de reconnaissance dans l'est de l'Iran avec mission de repérer les sites servant à la construction d'armes nucléaires afin de préparer d'éventuelles attaques militaires. Un observateur naïf pourrait espérer que, face à de tels enjeux, la connaissance de ce pays soit à la hauteur. Or c'est loin d'être le cas. Pendant longtemps, les reportages ou les articles de presse sur l'Iran ne montraient ou ne décrivaient que des foules fanatiques et des femmes en tchador noir, un pays forcément totalitaire et obscurantiste. Cet état de fait résultait aussi de l'attitude des autorités iraniennes qui communiquaient peu ou mal sur l'Iran réel, soit parce qu'elles trouvaient un certain intérêt à véhiculer une image aussi caricaturale, soit, tout simplement, parce qu'elles ne savaient pas communiquer. Puis, cette image simpliste est peu à peu devenue un peu plus complexe. La diffusion de films réalisés par une nouvelle vague de cinéastes iraniens (Abbas Kiarostami, les Makhtmalbaf, père et fille, Djafar Panahi, Madjid Madjidi et bien d'autres) décrivant la réalité de la société iranienne a permis de découvrir une réalité bien différente des clichés habituels. L'œuvre de A. Kiarostami, en particulier, donne l'image d'une société aux prises avec des questions très modernes comme la recherche par l'individu de son identité dans une société qui a perdu ses repères notamment religieux Tameh Gilass (Le Goût de la cerise) ou la condition de la femme dans la société (Teri). De même, Sag Koshi (« Tuerie de chiens ») de Bahram Baizai, sorti en 2000, constitue sans doute la condamnation la plus radicale d'une société qui se veut religieuse et qui n'est en fait fondée que sur les rapports de forces et d'argent. L'arrivée au pouvoir de Mohammad Khatami, considéré comme réformateur, a également marqué un tournant dans l'image que l'on se faisait de l'Iran. On a alors commencé à diffuser quelques reportages montrant un autre visage du pays, avec sa jeunesse aspirant à plus de liberté et, loin des clichés de soumission, ses femmes se battant au quotidien contre les discriminations. Ces reportages et ces documentaires auraient certainement pu être réalisés auparavant mais le « public » n'était sans doute pas prêt... Toutefois, ces témoignages sur un « autre Iran » restaient encore bien insuffisants pour donner à un large public une image complète de la réalité iranienne. Car la situation s'est retournée après les attentats du 11 septembre. Cet événement et l'inclusion de l'Iran dans l'« axe du mal » ont en …
1 S. M. HERSH, “The coming wars”, The New Yorker, 24 janv. 2005 (http://www.newyorker.com/fact/content/ ?050124fa_fact).
Thierry Coville
Iran : La Révolution Invisible
La Découverte
Editions La Découverte Iran : La Révolution Invisible Thierry Coville
Cahiers libres
Du Même Auteur
L'Économie de l'Iran islamique, entre l'État et le marché (sous la dir. de), Peeters, Louvain, 1994. L'Économie de l'Iran islamique, entre ordre et désordres, L'Harmattan, Paris, 2002.
La Découverte 9 bis, rue Abel-Hovelacque 75013 Paris
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ISBN 978-2-7071-4683-0
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Composition Facompo, Lisieux Impression réalisée par Bussière à Saint-Amand-Montrond (Cher) en mars 2007. Dépôt légal : avril 2007. N° d’impression : 071146/1. Imprimé en France