
Les Femmes en Iran : Pressions sociales et stratégies identitaires
Nouchine Yavari-d’Hellencourt
L’Harmattan
Mères, épouses, citoyennes et travailleuses à la fois, les femmes iraniennes l’étaient déjà avant la révolution de 1979 ; elles sont devenues depuis des actrices sociales et des « sujets » politiques à part entière.
Après une période de militantisme idéologique, d’enthousiasme révolutionnaire et de mobilisation patriotique, les femmes iraniennes s’engagent aujourd’hui dans un autre combat. Alors qu’on les croyait victimes, soumises à l’autoritarisme politique et à la tradition religieuse, on les découvre mobilisées et constituées en groupes de pression pour obtenir l’égalité entre les sexes.
Les discriminations sexuelles et les pressions sociales qui pèsent sur la vie et les choix des femmes ne datent pas de la révolution islamique mais leur justification au nom de la religion a conforté la logique partriarcale et la domination masculine. C’est contre cette évolution que les femmes laïques et islamiques ont fini par se retrouver dans la contestation des rapports sociaux de séxe. Les nouvelles stratégies identitaires des femmes iraniennes s’inscrivent ainsi dans un contexte social complexe et conflictuel que les auteurs (sociologues, ethnologues, démographe, juriste et économiste) analysent ici à partir de recherches menées sur le terrain.
Nouchine Yavari-d’Hellencourt est sociologue au Centre National de la Recherche Scientifique (UMR « Monde Iranien ») ; ses travaux sont consacrés à l’Iran post-révolutionnaire et portent notamment sur la dynamique identitaire, le renouveau idéologique et les rapports sociaux de sexe.
Table des Matières
Préface / 7
par Danièle Combes
Introduction / 11
par Nouchine Yavari-d’Hellencourt
L'essor Démographique En Perspective 1956-1986 / 17
par Marie Ladier-Fouladi
Un bilan à retenir / 18
Les facteurs de la croissance naturelle / 20
Mise en relief du contexte défavorable / 23
Annexes / 31
Changement Social Et Fécondité / 41
par Hajieh Fallah
Un discours nataliste / 42
Une nouvelle politique semée de contradictions / 44
Urbanisation et évolution des attitudes / 46
Évolution des femmes de la classe moyenne / 49
Les Représenta Tions Populaires de la Femme et de l'Enfantement / 51
par Niloufar Riahi
Le partage du sang / 52
La stérilité, une tare à conjurer / 54
Les secrets de la fécondité / 56
La gestion sociale de la grossesse / 58
La fécondité contrariée / 61
La fécondité contrariée / 61
Gestion de la Santé au Féminin : de la Tradition à la Modernité / 67
par Laurence-Donia Kotobi
Le vaccin : modalités d'intégration d’un acte de prévention médicalisé / 68
Entre tradition et modernité : un enjeu identitaire / 70
Le contexte socio-politique de la vaccination / 73
Le sein et le biberon / 76
La popularité de l'accouchement par césarienne / 78
Mère Et Actrice Sociale : Le Cadre Juridique / 81
par Shirine Ebadi
La mère et l'enfant / 81
La gestion du patrimoine / 83
La transmission du patrimoine / 87
Le choix d'être mère / 88
Femme en société / 89
Les pressions de la loi / 91
Le politique et le judiciaire / 92
Mariage et Divorce : une Marge de Négociation pour les Femmes / 95
par Ziba Mir-Hosseini
En guise d'introduction : la justice au quotidien / 95
La Sharia, le système juridique et la pratique sociale / 98
Les options du mariage : stratégies de sélection / 103
Les options du divorce : stratégies de compromis / 111
La Semaine de la Femme / 119
par Behjat Yazdekhasti et Marie-Claude Lutrand
Le modèle de Fatemeh / 121
Fatemeh dans le discours des militantes / 122
Le caractère mixte de la fête / 124
L’alliance du temporel et du sacré / 125
Femme, mère et actrice sociale / 127
Un espace-temps de socialisation / 129
La Formation d'une Identité Sociale Féminine Post-Révolutionnaire :
un Enjeu de Pouvoir / 135
par Azadeh Kian
Des changements statutaires / 135
Les actrices sociales : esquisse d'une typologie / 138
Révolution et "purification" / 140
L'expansion paradoxale de la société civile / 150
Solidarité de classe et de sexe / 155
L'inégalité des Sexes sur le Marché du Travail :
Une Analyse des Potentiels Économiques de Croissance / 159
par Firouzeh Khalatbari
Les femmes sur le marché du travail / 160
L'éducation selon le sexe, en ville et à la campagne / 161
Structure de l'emploi selon le sexe / 162
Évolution du marché du travail / 164
Un apport économique ignoré, un potentiel sous-utilisé / 165
L'alternative secteur privé, secteur public / 169
De la stratégie de résistance aux comportements anti-conformistes / 171
Vers une construction identitaire / 173
Annexes / 173
Discours Islamiques, Actrices Sociales et Rapports Sociaux de Sexe / 189
par Nouchine Yavari-d’Hellencourt
L'ayatollah Khomeyni et la Révolution Blanche / 190
De l'exil à la victoire : un nouveau discours / 195
Le combat de Motahhari pour les droits islamiques des femmes / 197
L'indépendance économique de la femme / 199
La réhabilitation du mariage temporaire / 201
La naturalisation des différences sexuelles / 205
Shariati et la dialectique oppresseurs/opprimées / 207
Le modèle shi'ite / 210
Du militantisme islamique à la conscience de genre / 213
La socialisation post-révolutionnaire / 214
Le discours féministe de Zanan / 218
Feqh et féminisme / 221
Une alliance triangulaire / 226
Table des matières / 230
PRÉFACE
par Danièle Combes
En mars 1995, Nouchine Yavari d'Hellencourt m'a demandé de présider l'une des séances d'un colloque du CNRS sur la situation des fmmes en Iran Cette demande m'a semblé quelque peu incongrue. Et elle l’était, étant donnée ma totale incompétence sur la société iranienne. Compte-tenu aussi des images hétéroclites qui me trottaient dans la tete. A commencer curieusement, par celle d'une très vieille amie chilienne, refogiee en France après le coup d'État de Pinochet et qui, demeurée malgré tout confiante dans la capacité des peuples à chasser les dictateurs, reporta un court moment ses indestructibles espoirs de démocratie, de justice et d'egahte (y compris celle des sexes) sur la lutte révolutionnaire des femmes iraniennes. Souvenirs épars du beau livre, sans illusions lui, de Marc Kravetz : kanonox... Images aussi, bien sûr, de ce voile que l’on dit symbole bien qu il soit une marque des plus matérielles de l'oppression des femmes.
C'est précisément parce que je travaille sur les rapports sociaux de sexe que Nouchine jugeait intéressant que je débatte avec desjemmes iraniennes- ^sociologues, ethnologue, juristes- auxquelles elle pensait quei fêtais susceptible d’apporter quelque chose comme une aide methodologico- théorique dont je savais bien qu'elle surestimait, l’importance... ce que je lui ai dit tout en acceptant son invitation.
Cette rencontre a été. Pour moi, profitable. Elle m'a conduite à la lecture tou, d'abord de quelques articles issus de ce colloque, puis d autres et finalement de tous les textes qui composent le présent ouvrage. Faisant se sont noués des échanges soutenus et féconds avec son edltrice et, par son intermédiaire, avec les autres auteurs a qu, je suis heureuse da pu faciliter l’accès à quelques uns des écrits fondateurs de la recherche féministe française, dont elles ont su tirer parti.
Pour ma part, à travers ces échanges j’ai mieux compris l’agacement des iraniennes, souvent confrontées à une vision occidentale slereolypee, ftgee et auelpue peu manichéenne de l'Iran. Une vision pue leurs textes dementen, en donfam à voir l'épaisseur et parfois l'opacité de l'espace qu’il y a entre dictature et démocratie, religion et laïcité, soumission ei révolté.
Les articles ici réunis et présentés par Nouchine Yavari-d'Hellencourt constituent autant d'éclairages sur ce que sont et ce que font actuellement les femmes iraniennes ; sur la part qu’elles prennent à l'évolution politique, économique et religieuse de l’Iran, en bref sur leur acharnement à être ce que les auteurs appellent des actrices sociales, expression qui signifie l'exercice de la citoyenneté sur tous les terrains et leur aspiration à être reconnues comme des humains à part entière, à égalité de droits et de devoirs avec les hommes. Elles en sont loin...et ne sont pas les seules !
Au fil des illustrations et des analyses qui en sont proposées, on percevra mieux la diversité des femmes iraniennes, décrite à l'aide de subdivisions dont certaines nous sont familières : urbaines et rurales, actives et inactives, instruites et illettrées...
D'autres facettes de cette diversité nous sont plus étrangères, en particulier la distinction entre laïques, islamisées et islamiques, qui apparaît comme un élément essentiel de la construction identitaire des unes et des autres.
Mais l'intérêt de ce livre est aussi de montrer qu'en dépit de celte diversité et des importantes conséquences stratégiques qu'elle induit, les femmes iraniennes prennent conscience de leur commune oppression et donc de leurs intérêts communs qu'elles entendent, où qu'elles soient, faire valoir en contribuant activement à l’évolution politique, sociale économique et religieuse de leur pays.
Ma contribution à la mise au point du manuscrit a simplement consisté à attirer l'attention des auteurs sur les difficultés de compréhension auxquelles risquait de se heurter le lecteur français, et parfois donc à leur faire préciser certains termes ou développer des points évidents pour elles mais non pour qui ne connaît que peu ou pas la société iranienne.
Dans le domaine des rapports sociaux de sexe, plus que dans tout autre peut être, tant l'oppression des femmes est répandue de par le monde, il est bien difficile d'éviter les pièges d'une lecture spontanément comparative où l'on encourt sans cesse le risque de forcer tes similitudes ou les différences entre une formation sociale et une autre. Ici, le brouillage qui résulte d’un mélange de tradition et de modernité inhabituel et propre à l'histoire de l'Iran, qui les conjugue de manière non-linéaire, ne peut qu'inciter à la prudence en la matière. Il peut être utile, en revanche, de mettre en regard les manières d'aborder, ici et là, l'étude de ce qu'en France on a longtemps et pudiquement appelé la condition féminine. Pendant des décennies, en effet, les sciences sociales ont considéré les femmes comme une population de nature singulière, un cas particulier (posant un problème social) du modèle humain général -masculin de fait et asexué dans l'analyse.
Les théorisations féministes qui au cours des années 70 ont été fondatrices des analyses en termes de rapports sociaux de sexe ont rompu avec cette vision en affirmant que les catégories sociales de sexe ne vont pas l'une sans l'autre et qu'elles n'existent que dans et par le rapport qui les oppose. Cette rupture a porté ses fruits et il me semble que les approches proposées ici établissent d'emblée le lien entre la position sociale des femmes et celle des hommes, acteurs sociaux de leur domination.
Danièle Combes,
Juin 97 CNRS, "Cultures et Sociétés Urbaines".
Introduction
Par Nouchine Yavari-d'Hellencourt
La victoire fulgurante du peuple iranien sur l'État le plus puissant de la région, soutenu par les États-Unis, a suscité un courant de sympathie au-delà du monde musulman. Il a été de courte durée. La nature idéologique de l'État islamique, les conflits post-révolutionnaires, la répression contre les opposants politiques et la prise en otages des diplomates américains ont terni en quelques mois l'image d'une révolution pourtant pacifique, et menée au nom des valeurs universelles de justice, de liberté et d'indépendance. Avec la montée des mouvements islamiques à travers le monde, l'hostilité et l'inquiétude des occidentaux à l'égard de la République islamique s'est rapidement étendue au peuple iranien qui, malgré de profondes divergences, semblait bien soutenir l'État post-révolutionnaire.
Au-delà des implications politiques sur la scène internationale, l'ordre islamique s'illustre rapidement après son instauration par le port obligatoire du hejâb et place le sort des femmes iraniennes au centre des préoccupations. Le statut de la femme était déjà un enjeu politique en Iran, il prend une dimension internationale après la victoire de la révolution islamique. Sujet médiatique, l'image des militantes islamiques en hejâb soutenant le nouveau pouvoir et des laïques dénonçant les mesures autoritaires, véhicule et renforce les représentations stéréotypées de la femme musulmane.
L'enjeu des droits des femmes en Iran se confond rapidement avec la position politique vis-à-vis de l'État islamique. L'opinion publique occidentale adhère à une vision manichéenne qui classe les femmes iraniennes en deux catégories antithétiques. Soit elles renient la révolution et/ou l'islam et elles sont identifiées comme modernes et soutenues, ou bien elles restent attachées à la révolution et/ou l'islam et elles ne peuvent être que victimes, voire complices, de l'archaïsme et du sexisme. Cette approche semblait d'autant plus évidente qu'elle était confortée par des militantes de l'opposition iranienne à l'étranger.
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* Sociologue, CNRS, "Monde iranien".
Nouchine Yavari-d’Hellencourt
Les Femmes en Iran
L’Harmattan
L’Harmattan
Comprendre le Moyen-Orient
Les Femmes en Iran :
Pressions sociales et stratégies identitaires
Nouchine Yavari-d’Hellencourt
Préface par Danièle Combes
Collection Comprendre le Moyen-Orient
Dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
© L’Harmattan, 1998
ISBN : 2-7384-6359-2
Sous la direction de
Nouchine Yavari-d’Hellencourt
L’Harmattan
5-7, rue de L’École Polytechnique
75005 Paris
L'Harmattan Inc
55, rue St-Jacques
Montréal (Qc) - Canada H2Y 1K.9
Achevé d’imprimer sur les presses de Lavauzelle Graphie
sous le n° 8016019 en février 1998