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Villes Ottomanes a la fin de L'empire


Auteurs : |
Éditeur : L'Harmattan Date & Lieu : 1992, Paris
Préface : Pages : 214
Traduction : ISBN : 2-7384-1516-4
Langue : FrançaisFormat : 160x230 mm
Code FIKP : Liv. Fra. Dum. Vil. 3137Thème : Général

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Villes Ottomanes a la fin de L'empire

Villes Ottomanes a la fin de L’empire

Paul Dumont,
François Georgeon

L’Harmattan


De Salonique à Alexandrie, en passant par Istanbul et Bagdad, avec quelques haltes dans les Balkans et en Asie-Mineure, c’est un véritable voyage au coeur des villes ottomanes du siècle dernier auquel ce livre nous convie. Dans les grands ports ouverts sur l’Occident, bien sûr, mais même dans les bourgades les plus reculées, d’un bout à l’autre de cet immense Empire que l’on disait être «l’homme malade» de l’Europe, le lecteur découvrira une activité fiévreuse, intense, menée par les agents de l’État ou les élites urbaines, pour faire de vieilles cités orientales des agglomérations plus ouvertes et plus saines, mieux ordonnées et mieux bâties ; bref, des villes modernes à l’exemple de l’urbanisme occidental. Une modernisation accompagnée souvent d’âpres compétitions, voire d’affrontements violents, entre des communautés qui, à l’heure des nationalismes, cohabitent de plus en plus difficilement dans l’espace urbain. Une modernisation inégale, inachevée, mais qui marquera d’une empreinte durable les villes des Balkans et du Moyen-Orient. En cours de route, le lecteur aura échappé à une épidémie de choléra, fait connaissance avec un gouverneur passionné de théâtre et d’architecture, et découvert, au fin fond de l’Anatolie, une vaste cité-jardins à l’urbanisme étonnamment moderne !

Issu d’un séminaire organisé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales en 1989-90, le présent ouvrage est le fruit d’un travail collectif auquel ont participé historiens, urbanistes, architectes et spécialistes de l’histoire de l’art et des sciences.



Paul Dumont, François Georgeon
, Robert Ilbert, Bernard Lory, Anne Marie Moulin, Alexandre Popovic, Béatrice Saint-Laurent, Ilhan Tekeli, Anahide Ter-Minassian, Stéphane Yerasimos, Alexandra Yerolympos.

 



PRÉSENTATION


Le présent ouvrage a pour origine les travaux du séminaire “De l'empire ottoman à la Turquie actuelle" organisé à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales dans le cadre des activités du Centre d'Etudes sur l'URSS, le monde slave et le domaine turc. Au cours de l'année 1989-90. nous avons entrepris, à partir de nos formations diverses d'historiens, d'urbanistes, d'architectes, de spécialistes de l'histoire de l'art ou des sciences, une réflexion collective sur le problème de la ville à la fin de l'Empire ottoman, convaincus qu'elle était un en jeu fondamental du processus de modernisation amorcé par les Tanzimat, les réformes inaugurées en 1839.

Par villes ottomanes, nous avons compris, au sens politique et territorial, les villes de l'Empire ottoman, mais nous n'avons pas voulu exclure les cités qui ont été marquées par plusieurs siècles de présence dans l'Empire. C'est pourquoi, nous avons jugé utile de faire figurer dans ce recueil une ville comme Alexandrie : même si la capitale du Delta n'entretient plus que des liens très lâches avec Istanbul au cours du XlV siècle, elle porte, comme le dit ici même Robert Ilbert. le “poids des héritages ottomans", et son histoire appartient bien à l'“ultime sursaut de la Méditerranée ottomane. "

Les études que l'on va lire couvrent en gros le XIXe siècle, c'est-à-dire l'époque de la modernisation et des réformes, et concernent une aire géographique très vaste, puisqu'elle s'étend des Balkans jusqu’à l'Egypte, en passant par l’Anatolie et l'Irak. Nous n'avons pas voulu écrire une synthèse, qui de toute façon aurait été prématurée, mais multiplier les éclairages et les approches. On trouvera donc dans ce recueil des études générales sur l’urbanisme ottoman, d'autres plus monographiques portant sur une région (la Grèce du Nord), de grandes cités (Istanbul. Alexandrie, Bagdad), des villes moyennes ou petites (Bursa, Bitola, Van et Ankara), ou certains thèmes (problèmes communautaires, santé publique et hygiène). A travers ces choix, nous avons essayé de ne négliger aucun aspect important de l’histoire urbaine : l’urbanisme et l’architecture, l'administration, l’édilité, les conditions de vie, l’histoire des communautés dans la ville, etc.

Il est frappant de constater, comme le souligne Stéphane Yérasimos, que les premiers efforts pour appliquer dans l'Empire ottoman un urbanisme de type occidental sont exactement contemporains du début de l'ère des réformes. Ce n'est pas que l’Etat ottoman n'ait pas tenté auparavant d'intervenir sur l’espace urbain, bien au contraire : mais la multiplicité des règlements répétés au cours des siècles dit assez son échec et son impuissance à régner sans partage sur la ville. A partir, des Tanzimat, l’Etat se soucie davantage de l'efficacité, de l'esthétique aussi, car il s'agit de rendre la ville plus "présentable”, mais il veut également mettre en ordre la ville, faire régner l'ordre sur elle ; Tanzimat signifie précisément "mise en ordre". Seul l'urbanisme de type occidental fournissait les modèles et les moyens juridiques pour le faire. D'où les nouvelles règles d'urbanisme adoptées dès les années 1840. qui prévoient notamment l'élargissement et l'alignement des rues, dans un esprit que l'on pourrait dire "haussmanien" avant la lettre, et des dispositifs législatifs’ fcjüi assouplissent le régime de la propriété et permettent les expropriation.

Mais pour que l'Etat puisse intervenir efficacement sur l'espace urbain, il a fallu une Sérié de changements institutionnels que décrit Ilhan Tekeli. À l'époque de Mahmud II. c’est-à-dire avant les Tanzimat. les anciennes institutions qui assuraient chacune de leur côté une partie de la gestion de la ville perdent de leur pouvoir, et peu à peu se dégage l'idée qu'il doit y avoir une administration propre à la ville, idée qui débouche dans les années cinquante sur l'organisation d'une municipalité dans la capitale. Il a fallu aussi que la législation; foncière s’assouplisse, ce qu'a permis en partie le Code foncier ottoman de 1858. -Dés lors devenaient possibles tous les règlements d'urbanisme mis en place concernant les matériaux de construction, là voirie. l’élargissement des rues. Inégalement appliqué dans l'espace, le nouvel urbanisme a contribué à davantage différencier la ville socialement, et à approfondir le clivage entre un vieux Stamboul quelque peu stagnait, et une ville moderne en pleine expansion.

Dans son désir de mettre de l’ordre dans la ville, le pouvoir a su aussi profiter-des catastrophes naturelles. Ce sont surtout les incendies, très fréquents dans des villes où l'architecture domestique utilise presque exclusivement le bois comme matériau, qui travers permis de faire table rase dans la ville. Un voyageur français qui traversa l'Anatolie dans les années 1870 l'explique:
“C'est le feu... qui joue le rôle d'expropriateur pour cause d'utilité publique... V. Ce que la volonté d'un pacha n’obtiendrait pas — le percement de voies salubres; l'assainissement de quartier sans air et foyers de contagion, le feu l'ordonné..: Là où il est passé, on trouve de mois après des rues où circulent enfin librement l'air et la lumière. (1) Mais les catastrophes ne sont pas chose nouvelle dans la ville ottomane encore  fallait-il une volonté pour la réaménager selon de nouvelles normes après le sinistre.

De ce point de vue, l’exemple de Bursa est particulièrement éclairant, ici c'est un grave tremblement de terre survenu en 1855 qui inaugure la vague des destructions. Puis., une série d'incendies dans les années, 1850-60 achève le travaille de démolition; la vieille capitale ottomane est en ruines les conditions sont réunies pour en faire une ville moderne selon les principes, des Tanzimat. Cette tache incombe à Ahmed Veille pacha, que Béatrice Saint-Laurent nous montre à l'œuvre, d’abord comme inspecteur, puis comme gouverneur de la province de Hüdavendigâr (Bursa). Au cours de ces deux fonction, il crée un réseau de routes autour de la cité, élargit les rues, ouvre de nouveaux quartiers à plan orthogonal, et fait œuvre de bâtisseur: konak (hôtel) du gouvernement, hôpital, théâtre, hôtel de ville. Une œuvre qui n'est pas, isolée: certes, tous les gouverneurs ottomans de l'époque n'ont pas la forte personnalité de Vefik pacha, tous ne sont pas comme lui des amateurs de théâtre, et, pourtant, on retrouve un peu partout dans l'Empire, surtout durant, les quinze (premières années du règne de Abdülhamid, des hommes énergiques qui entreprennent une modernisation semblable des villes dont ils ont la charge, avant que les municipalités ne prennent en mains les affaires de la cité.

Avec Bitola, Ankara et Van, nous avons affaire à trois petites Milles, chefs- lieux de province et centres régionaux.!assez comparables; par le chiffre de la population (entre 25 et 40.000 habitants). Par rapport aux, villes portuaires à la croissance spectaculaire — Istanbul triple sa population en un siècle, et Alexandrie passe de 8.000 à 600.000 habitants!.— elles, donnent plutôt l'impression de stagnation, d'immobilisme. Impression trompeuse, arrivée de nouveaux immigrants — surtout des musulmans des Balkans et de Russie — et émigration vers l'Amérique ou le Caucase notamment de non-musulmans modifient les équilibres et amènent des changements dans le tissu urbain. La modernisation est réelle, mais profite surtout à une étroite, élite qui y vit une éphémère "belle époque".

Cependant, chacune de ces villes a son originalité propre, Bernard Lory et Alexandre Popovic nous présentent Bitola (Manastir), ville-garnison au carrefour des Balkans, qui connaît une période brillante à la fin du siècle avec l'arrivée du chemin de fer. et lu, modernisation, rapide du cadre .urbain. L’organisation, traditionnelle à base religieuse des millet commence à craquer sous la poussée des nationalismes. Lu ville est le théâtre d'un intense compétition scolaire entre les communautés, avant d'être le Champ; clos des violences révolutionnaires. A Van; autre ville de garnison située; à l'autre extrémité de l'Empire. Anahide Ter-Minassian nous, décrite l'Urbanisme étonnamment moderne d'une vaste cité-jardin au plan en damier qui s'installe aux portes de la vieille ville, et où vivent les élites arménien très actives, les hauts fonctionnaires et les officiers turcs. Van apparaît vers 1900 comme un centre régional relativement prospère, mais cette prospérité est rendu fragile par la difficulté ides communications (le chemin de fer n’y. viendra pas), les cloisonnements (Van est beaucoup plus proche du Caucase .que d’Istanbul), et sur tout parce que .la ville est située au cœur, du problème arménien. Quant à Ankara, dont François Georgeon brosse à grands traits l'évolution au XIXe siècle, petite ville de la steppe anatolienne frappée par la conjoncture économique et les accidents climatiques, elle perd ses activités de tissage et de filage du poil de la chèvre “angora", au profit des exportations de produits brut, la laine mohair d'abord, puis le blé. sans que cela remette en cause profondément les équilibres communautaires. Mais elle est modernisée à la fin du siècle par un gouverneur énergique, et sauvée de la léthargie par l’arrivée du chemin de fer.

Les dirigeants ottomans de l’époque des réformes n’ont pas seulement cherché à moderniser le cadre urbain : ils ont aussi voulu rendre plus propres et plus saines les villes qui faisaient partie des possessions de l'"homme malade". Ce souci de l'hygiène publique. Anne-Marie Moulin l'analyse à propos d'un exemple significatif: l’implantation de la médecine pastorienne à Istanbul au tournant du siècle. On ne peut qu'être frappé de la rapidité avec laquelle l'Etat ottoman adopte les nouvelles découvertes médicales; en dépit du rôle majeur joué par les médecins occidentaux dans cette greffe, il n'est pas question d'une médecine “coloniale", mais les nouveaux instituts de bactériologie s'inscrivent bien dans le cadre de la médecine ottomane. Cette politique est l'œuvre du sultan Abdülhamid qui semble avoir très bien senti qu'une science comme la médecine pouvait contribuer efficacement à donner de son pays une image moderne et “civilisée". Et qui a compris aussi combien la question de la santé publique et de l'hygiène était importante pour assurer — on y revient — l'ordre dans la ville.

L’épidémie de choléra qui s'abat sur Bagdad en 1889 est à cet égard révélatrice: à travers les archives de l'Alliance Israélite Universelle, Paul Dumont montre comment les équilibres inter communautaires. — en l’occurrence les relations entre la population musulmane et l'importante minorité juive, jouissant d'une relative prospérité —, déjà très fragiles en temps ordinaire, peuvent être dangereusement remis en cause par un événement comme une épidémie — or il s'agit d'un événement relativement banal dans les villes ottomanes au xix1' siècle. Plus banal encore, il suffit parfois d'un crime pour mettre le feu aux poudres. Moment crucial: l'enterrement des victimes dans le cadre communautaire, qui peut tourner à la provocation ou à l’émeute. A Bagdad, le pouvoir ottoman parvint à rétablir l'ordre sans trop de mal. Mais jusqu’à quand l’action débonnaire des autorités ottomanes suffira-t-elle pour contenir des communautés de plus en plus travaillées par le nationalisme?

La ville islamique classique était, comme le rappelle Yerasimos, le théâtre d’un affrontement entre le pouvoir et la communauté pour la maîtrise de l’espace urbain. Dans cette lutte demeurée indécise, c’est le premier qui l’a emporté à partir des Tanzimat, et qui a imposé sa conception de l’ordre urbain et du mode de gestion de la ville. Mais les populations urbaines ne sont pas restées passives dans le processus de transformation de leur cadre de vie. Prenant l’exemple des villes du nord de la Grèce, Alexandra Yerolympos distingue de ce point de vue deux phases différentes : entre 1839 et 1870, la modernisation urbaine se fait surtout sous la poussée des non-musulmans, notamment des marchands grecs : profitant de l’élan offert par les Réformes, ceux-ci demandent (et obtiennent) la construction de quartiers nouveaux, l’aménagement d'installations portuaires ; après 1869, le pouvoir semble vouloir prendre les choses en mains. Ainsi à Salonique, deux gouverneurs capables, Sabri pacha et Galip pacha, entreprennent de grands travaux de réaménagement de l'espace urbain et se lancent dans une politique audacieuse de travaux publics. Mais ce faisant, ils ne font que répondre aux aspirations des élites — notamment des élites juives dans le cas de Salonique —, qui manifestent une conscience plus aiguë de l'environnement urbain, une "nouvelle urbanité" dont la presse, en plein essor, se fait l'interprète.

A Alexandrie, héritière de l'Empire ottoman, le schéma est complètement différent. La lutte s'est résolue non pas en faveur du pouvoir, mais en faveur de la communauté, non pas la communauté islamique, mais plutôt les communautés levantines et étrangères. Comme le montre Robert Ilbert, la mainmise de ces communautés sur l'espace urbain est née de l'effacement du pouvoir et du vide créé par les impérialismes. Ce sont les notables de la ville qui ont pris en main le destin de la cité et façonné ce cosmopolitisme alexandrin, objet de tant de rêves, qui repose sur la puissance des communautés étrangères et minoritaires, et sur leur autonomie politique et administrative. Organisées autour des “consuls" et de la municipalité, ces communautés ont pu gérer les espaces urbains à leur guise.

Mais que la modernisation soit le fait de l'Etat ou des élites urbaines, le changement sur le terrain n'est, au fond, pas très différent : la ville prend un nouveau visage qui la rapproche des villes de l'Europe occidentale, se dote d’un tissu urbain plus ordonné autour de bâtiments modernes remplissant des fonctions nouvelles et de quartiers neufs, et entretient avec sa région ou son arrière pays des relations rendues plus étroites par le développement des communications. Incontestable, la modernisation des villes ottomanes à la fin de l'Empire n'en est pas moins inégale et inachevée. Sur le plan géographique, ce sont les villes portuaires, en relation avec le développement de leurs activités commerciales et la poussée de l'impérialisme, qui connaissent de loin les mutations les plus spectaculaires. Au sein des villes elles-mêmes, finissent par cohabiter sans véritable intégration vieux îlots et quartiers modernes. Les anciens clivages ethniques et religieux, qui divisaient l'espace urbain en quartiers confessionnels, cèdent peu à peu devant de nouveaux clivages, sociaux ceux-là. mais au début du siècle encore, le processus est loin d’être achevé. Les événements politiques du début du siècle et la disparition de l'Empire ottoman, allaient bousculer une histoire urbaine en train de se faire. Pourtant, même inachevée, cette modernisation a été assez profonde pour marquer durablement les villes d’aujourd'hui, non seulement en Turquie, mais également dans les Etats successeurs des Balkans et du Proche-Orient.

Paul Dumont
François Georgeon

1) Edmond Du Temple. En Turquie d'Asie. «Paris. 1883. p. 140.




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