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La Revolte de l'Agri Dagh


Auteur : Îhsan Nûrî
Éditeur : Éditions Kurdes Genève Date & Lieu : 1986, Genève
Préface : Ismet Chériff Vanly MultimediaPages : 200
Traduction : ISBN :
Langue : FrançaisFormat : 145x210 mm
Code FIKP : Liv. Fra. Nur. Rev. 1130Thème : Histoire

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La Revolte de l'Agri Dagh

La Revolte de l'Agri Dagh

General Ihsan Nouri Pasha

Éditions Kurdes Genève


Ihsan Nouri, 1898 - 1976, auteur de ce livre, est un Kurde originaire de Bitlis. Brillant soldat dans l’Armée impériale ottomane, dès son plus jeune âge il se bat sur presque tous les fronts d’Albanie, du Yemen, de la Grèce et sur le front Russe. Après la capitulation de l’Empire Ottoman, il participe à la Guerre d’indépendance de la Turquie.

 En mars 1924, le Califat est aboli. On proclame la République turque. Les Kémalistes installés solidement au pouvoir appliquent une politique de turquification du Kurdistan, s’opposant ainsi aux promesses faites aux Kurdes. La nationalisme turc défensif se transforme en un nationalisme agressif comme l’a remarqué Jawaharlal L. Nehru.

 La révolte populaire kurde menée par Sheik Saïd, avec le soutien de la France, est écrasée brutalement en 1925 par les troupes kémalistes. La répression se transforme alors en un génocide.

 1927: réorganisation de la résistance kurde, guidée par le Khoy-boun, “le parti kurde de l’Indépendance”. Il réunit tous les Kurdes repliés dans la montagne et ceux qui fuyaient l’enfer des déportations turques. Une armée de libération nationale est fondée, avec une administration civile.

 Le Mont Ararat devient le Centre de la Résistance. Les Kurdes, qui jusqu’à présent vivaient dans la clandestinité en Perse, Irak ou Syrie, rejoignent la révolte.

 Désigné par le Khoyboun comme Commandant en Chef de cette révolte, Ihsan Nouri hisse le drapeau kurde sur la pente de cette montagne sacrée.

 Il nous a transmis le témoignage historique de ce drame, dans ses mémoires et, par ce texte, a exposé les position des Arméniens, des Persans, de l’Union soviétique, des Français et des Britanniques envers la révolte.

 Une page remarquable de l’histoire kurde, mal connue jusqu’ici, que ni les dirigeants de la République turque, ni ceux de l’Etat impérial iranien, n’ont jamais voulu révéler.

 Ihsan Nouri a passé plus de quarante ans d’exil en Perse, dans des conditions d’extrêmes besoins et pourtant, comme l’a dit le Dr. I. Clf. Vanly, s’il avait choisi de continuer à servir la Turquie kémaliste, il aurait peut-être eu une carrière comparabi d’Ismet Pacha Inonu.



PREFACE


A la suite de la bataille de Chaldiran, en 1514, opposant le sultan Sélim 1er au shah Ismaïl, les deux-tiers occidentaux du Kurdistan passèrent pour la première fois dans le giron de l’Empire ottoman, à l’époque en période d’expansion au Proche-Orient, mais déjà constitué en Europe du Sud-Est. C’était l’époque féodale, et l’événement prit la forme d’une série de pactes de vassalité, tous conclus en 1515. Satisfait d’avoir gagné la guerre contre la Perse avec le concours militaire de plusieurs princes kurdes et ayant recueilli le serment de fidélité de plusieurs autres après la victoire, le sultan reconnut, par des firmans officiels signés de sa main, l’indépendance interne de leurs Principautés en tant que Kurd Hukoumet (Gouvernements kurdes), et les droits héréditaires de leurs dynasties sur leurs possessions respectives (1). Sélim 1er, ayant signé les firmans en blanc, chargea un citadin kurde de Bitlis, le sheik Idriss Bitlisi, dignitaire religieux de les envoyer “aux princes méritants du Kurdistan”, avec force cadeaux royaux, après les avoir “dûment remplis”, et d’en renvoyer le double à la Sublime Porte “afin que tout nous soit connu et conservé”. Le sheik Idriss avait été désigné par les plus importants des princes kurdes, un moment ligués pour faire face aux incursions incessantes du shah Ismaïl, comme leur porte-parole auprès du sultan. Celui-ci en fit son conseiller personnel. Parlant d’Idriss Bitlisi, von Hammer nous dit que “l’on doit à ce Kurde la première histoire générale de l’Empire ottoman” (2). Insigne honneur, lors de la conquête de la Syrie, de l’Irak arabe et de l’Egypte par Sélim 1er Idriss Bitlisi se trouvait aux côtés du sultan.
Pendant que le Kurdistan ottoman se formait ainsi, sous la suzeraineté du Grand Turc, au Kurdistan oriental, aujourd’hui iranien, les Principautés et Seigneuries conservèrent leurs liens d’allégeance envers le shah.

Toutefois, shahs et sultans ne tardèrent pas à détruire ces Principautés, l’une après l’autre, souvent en mobilisant les forces des plus faibles contre les plus puissantes, en violation des pactes de vassalité. Le processus se termina dans la seconde moitié du XIXème siècle. Parallèlement, la bourgeoisie citadine kurde, qui avait pris naissance très tôt et même connu quelque prospérité dans certaines Principautés indépendantes, ne put progresser dans un climat d’insécurité et d’anarchie. Bien au contraire, elle régressa sans cesse, ruinée par les guerres et les exactions. Au seuil de notre siècle, le peuple kurde s’en trouva décapité de son aristocratie gouvernante sans avoir pu développer, sous le joug turc ou persan, une bourgeoisie d’une certaine importance, les deux classes qui auraient pu diriger un mouvement national avec des chances de succès. En revanche, le système tribal était resté omniprésent au Kurdistan. Dans les campagnes, chefs de tribu, chefs religieux et grands propriétaires faisaient la loi. En grande majorité soucieux de se soustraire à toute domination étrangère, ils étaient, par définition, incapables d’unité. Beaucoup de Kurdes de “bonnes familles” occupaient des places en vue dans l’administration et l’armée.

La Turquie s’engage dans la guerre de 1914-18, aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, et la perd. A la conférence de Versailles, le Général Chérif Pasha, représentant kurde, obtient des Alliés la promesse solennelle d’ériger le Kurdistan en Etat. En effet, les articles 62 à 64 du Traité de Sèvres de 1920, conclu avec le Gouvernement de Constantinople, disposent que le Kurdistan ottoman sera doté d’un régime autonome dans le cadre de la Turquie, mais pourra accéder à l’indépendance complète si le peuple kurde en exprime le désir et que le Conseil de la SDN en prend la décision. Les frontières du futur Etat ne sont toutefois pas précisées. En outre, elle ne comprennent pas le Kurdistan iranien, la Perse n’ayant pas participé à la guerre.

Cependant, ce que Sèvres offrait était bon à prendre, mais en tant que principe. C’est le seul acte international reconnaissant le droit des Kurdes à l’indépendance.
Il faut l’admettre, les Kurdes n’étaient pas en état de saisir cette chance, de prendre en mains leur destin. Sur le plan économique, la guerre avait laissé leur pays exangue. Ils furent surtout dupés par Mustafa Kemal, qui les entraîna dans la guerre d’indépendance de la Turquie, pour “le salut de la patrie turco-kurde”. A la Conférence de Lausanne, 1922-1923, réunie pour consacrer la victoire kémaliste et enterrer ce qui avait été décidé à Sèvres, les Kurdes furent trahis par les grandes puissances occidentales. Naguère partagé entre deux Empires, par une frontière très perméable, le Kurdistan se trouva dépecé en quatre, vu la création de trois nouveaux Etats sur les ruines ottomanes, à savoir la Turquie, l’Irak et la Syrie. Dès la victoire assurée, Mustafa Kemal déclara que la Turquie ne serait que turque. Il n’y aurait donc plus de place pour les Kurdes dans le nouvel Etat, à moins d’admettre l’aliénation ethnique, c’est-à-dire nationale. Le sort des Arméniens, déjà disséminés à travers toute la Turquie par suite d’une très longue oppression, avait été “réglé” par le génocide de 1915.

Les Kurdes, beaucoup plus nombreux, représentant le quart de la population totale de la République et occupant, à l’Est, 30 % de son territoire - et c’est toujours le cas aujourd’hui —, étaient considérés avec condescendance et mépris par les nouveaux maîtres d’Ankara et désignés comme “Turcs montagnards”, une population n’ayant ni langue, ni culture, ni histoire propres et sans conscience nationale — ce qui est naturellement des contre-vérités. Sous le couvert d’une “démocratie” parlementaire taillée au profit de la bourgeoisie, portée à bout de bras par l’armée d’une nationalité dominante et dominatrice, ce peuple abandonné à son sort était voué à l’oppression nationale, à l’assimilation de gré ou de force, à l’exploitation économique et, selon les cas, à la déportation. Au sens économique du terme, les Kurdes seraient “les sous-developpés des sous-developpés” et le Kurdistan une colonie intérieure tenue par la force armée,
et d’autant plus “précieuse” qu’elle était désormais la seule aux mains de la classe militariste turque, nostalgique d’un Empire démembré. Je ne vois pas en quoi le racisme, ou le fascisme, peut en être différent ?

Pourtant, au sortir de la Première Guerre mondiale, les Kurdes n’étaient pas plus arriérés que la masse du peuple turc, essentiellement paysanne, ou les Arabes d’Irak ou de Syrie. En dépit du sort déplorable réservé par Londres au Chérif Hussein de La Mecque, les Arabes eurent néanmoins plus de chance, en se voyant hériter des structures établies par les mandataires britannique et français d’ailleurs au détriment des Kurdes. Les particularismes de chacun mis à part, tous les peuples du Moyen-Orient relèvent d’un même espace de civilisation. A cet égard, les superficielles réformes d’Atatürk, qui d’un trait de plume décida notamment que les Turcs seraient des Européens, doivent être ramenées à leur juste proportion. Elles ne pouvaient porter atteinte à ce fond commun de civilisation légué par l’histoire âux peuples de la région et que les Turcs, guerriers nomades venant des profondeurs de la steppe asiatique, adoptèrent en arrivant sur place, au Xlème siècle de l’ère chrétienne.

Devant ce coup du sort, divisés par des frontières interétatiques déchirant leurs pays — à la manière de la Pologne d’avant la Première Guerre mondiale —, les Kurdes n’eurent d’autre choix que de recourir à la violence. Malheureusement, ils le firent par ordre dispersé, sans stratégie d’ensemble, sans guère innover dans la tactique et les méthodes, avec des moyens inappropriés face à quatre “Etats-nations” outrageusement despotiques à leur endroit, souvent prompts à se liguer pour mieux les étouffer, bien calés dans une légitimité dite internationale toute nouvelle — pour trois d’entre eux —, et disposant d’armements modernes de qualité et en quantités. Qu’il est injuste de voir l’une des nations parmi les plus authentiques et les plus vieilles du monde, comptant aujourd’hui plus de vingt millions d’hommes établis dans un pays presque aussi vaste que la France et le leur depuis toujours, se débattre seule contre tous pour arracher son droit à la vie ! Déjà au XVIIème siècle, Ehmed Khani (1650-1706), maître poète au firmament de la littérature classique kurde (3) et apôtre éploré du nationalisme moderne de ce peuple, invitait ses compatriotes à s’unir dans l’action pour “laver le déshonneur de la domination étrangère”, rêvant d’un Kurdistan indépendant et unifié où les Kurdes, “aujourd’hui orphelins”, “porteraient à leur apogée science et sagesse” (4). Un siècle environ avant Khani, l’historien kurde Cheref Khan, prince régnant de Bitlis, achevait en 1596 son “Cherefnameh ou Fastes de la nation kurde” (5), ouvrage monumental traduit en français. L’auteur nous fait revivre de manière systématique, Principauté après une autre, les heurs et malheurs des familles dynastiques kurdes, à travers tout le pays, “les hauts faits des grands rois, des grands princes et des vaillants cavaliers du Kurdistan”, couvrant une tranche de cinq siècles d’histoire.

Depuis 1919 — pour ne pas parler du XIXème siècle —, avec une volonté jamais prise en défaut, mais sans guère de clairvoyance de la part des dirigeants, les Kurdes n’ont cessé de déclencher révolte après révolte, toutes noyées dans le sang, il est vrai, dans des circonstances des plus défavorables, notamment sur le plan international. Cycle infernal de soulèvements nationaux et de répression qui se poursuit encore aujourd’hui, dans un contexte sociopolitique différent. Depuis 1946, le mouvement kurde s’est étoffé d’une dimension sociale par suite de la désintégration du système tribal traditionnel, l’adoption d’idées démocratiques et socialistes et la participation, toujours plus affirmée, de la bourgeoisie, de la paysannerie et de la classe ouvrière (6).

Le Général Ihsan Nouri Pasha (1892-1976) dirigea militairement, à titre de commandant-en-chef, la révolte kurde de 1927-1930 ayant pour centre le mont Ararat, sous la direction politique de La Ligue nationale kurde Khoyboun (Indépendance). La notice biographique et la très bonne introduction dues à mon ami Peresh, sur l’action du Général et le contexte national et international dans lequel elle se déroula, me dispensent de m’y attarder longuement.
Brillant officier d’état-major dans l’armée ottomane, Ihsan Nouri avait participé à la Grande Guerre, puis à la guerre d’indépendance de Turquie, du côté kémaliste, pour sauver “la patrie turco-kurde” de l’occupation étrangère, notamment grecque. Entre les deux conflits, il avait présidé le comité des officiers de Constantinople (Istanboul) favorables à l’action de Mustafa Kemal. Celui-ci avait commencé son mouvement de résistance au Kurdistan, précisément à Erzerum. Le congrès de juillet-août 1919 qu’il avait réuni dans cette ville, en présence d’une majorité de délégués kurdes, avait débouché sur la création d’une Association pour la défense des droits nationaux des provinces orientales. Après la chute, le 2 octobre 1919, du gouvernement d’Istanboul, soumis aux puissances occidentales occupantes, le nouveau cabinet signa avec Mustafa Kemal le Protocole dit d’Amasya, dont l’articler 1er reconnaissait “les droits nationaux et sociaux des Kurdes”.

Pourquoi la défense des “provinces orientales”? Les “frontières” du Kurdistan, comme “définies” à Sèvres, étaient le résultat d’un compromis boiteux et en dernière analyse inacceptable entre le délégué kurde Chérif Pasha et les délégués, arméniens, Boghos Pasha et M. A. Aharonian, ainsi qu’entre ces trois et les impérialismes français et britannique. En effet, aux termes de l’art. 62 du Traité de Sèvres, l’autonomie kurde dans le cadre de la Turquie comprendra :

“les régions où domine l’élément kurde, situées à l’est de l’Euphrate, au Sud de la frontière méridionale de l’Arménie, telle qu’elle pourra être déterminée ultérieurement, et au Nord de la frontière de la Turquie avec la Syrie et la Mésopotamie, conformément à la description donnée à l’article 27, II - (al. 2 et 3).”

Or, le Kurdistan méridional, aujourd’hui irakien, correspondant grossièrement à l’ancien vilayet ottoman de Mossoul, n’est pas compris dans cette autonomie, mais sera laissé, avec le pétrole de Kirkuk, à la Grande-Bretagne, mandataire sur la “Mésopotamie”. Il est vrai que selon l’article 64, dernier alinéa, il pourra se joindre à l’hypothétique Kurdistan indépendant. A la France, puissance mandataire sur la Syrie, et qui occupe déjà la Cilicie, sera laissé près du tiers du Kurdistan actuellement compris en Turquie, soit, outre des régions à majorité kurde à l’Ouest de l’Euphrate, comme Malatya, Adiyaman, Marash et Antep, bien d’autres destinées à l’époque à la Syrie (accord interallié du 10 août 1920), telles que Urfa, Mardin, Nacybin, Cizre, sans parler de celles actuellement en Syrie: Kurd-Dagh, Arab-Pinar et Djazira.
Pour ce qui est de la frontière de l’Arménie avec la Turquie, donc avec le Kurdistan autonome de l’article 62, l’article 89 dit qu’elle sera fixée par arbitrage du président des Etats-Unis “dans les vilayets d’Erzerum, Trébizonde, Van et Bitlis”. Le président W. Wilson, sans consulter les populations concernées, attribua les quatre vilayets en question au futur Etat d’Arménie — qui devait être placé sous mandat américain. Or, de ces quatre vilayets, Trébisonde était turco-laze, et les trois autres kurdes. Des régions à forte majorité kurde devaient donc être laissées à l’Arménie de Sèvres: Van, Bitlis, Moush, Bingol, Dersim (Tunce-li), Erzinjan, Erzerum, Agri (Ararat).

Mustafa Kemal disposait là d’une carte majeure qu’il joua à son avantage, allant jusqu’à baiser la main des chefs religieux kurdes au congrès d’Erzerum, affichant ainsi un respect — mensonger— pour la “communauté des peuples musulmans” de l’ex-Empire. Dès lors qu’il avait déclaré “reconnaître les droits nationaux des Kurdes”, la majorité de ceux-ci, en tout cas dans les provinces menacées, tournant le dos à Sèvres, préférèrent soutenir son entreprise, et ils le firent de manière décisive, plutôt que de se voir placés un jour sous le gouvernement d’une minorité arménienne, qui serait de surcroît venue de la diaspora (7).

Il faut distinguer entre les deux personnages successivement incarnés par Mustafa Kemal Pasha, celui d’un libérateur authentique, assumé par un chef militaire patriote, puis celui d’un dictateur à idéologie raciste, doublé d’un “capitaliste honteux” (8) et même d’un ivrogne, celui qui tenta de détruire le peuple kurde après l’avoir mis à contribution dans le combat de libération.

Les guerres de Turquie contre les peuples balkaniques, encore en 1912, et le génocide arménien de 1915 auraient dû inciter les Kurdes ottomans à se méfier des vagues promesses kémalistes de 1919-1920. La guerre de 1914-1918 terminée, ils auraient dû se liguer au sein d’une seule organisation politique ayant un objectif clair et non négociable, l’indépendance nationale. Présents »-sur le terrain, ils auraient dû, surtout, mettre sur pied une armée nationale kurde qui eût pu facilement tenir le pays. Avec de tels atouts ils auraient obtenu beaucoup plus à Sèvres, au lieu de laisser le Général Chérif Pasha se débattre seul à la conférence de Versailles face aux appétits impérialistes des puissances européennes (Angleterre, France et Italie) et au rêve déraisonnable, irréaliste, mais entretenu par celles-ci, des délégués du malheureux peuple arménien (9). Ainsi les Kurdes auraient-ils pu, le cas échéant, traiter d’égal à égal avec Mustafa Kemal, mieux, lui ravir le rôle de “défenseur des provinces orientales” qui lui donna des ailes et le consacra comme chef. Pour ce qui est des Arméniens, s’ils s’étaient montrés réalistes, s’ils avaient limité leurs ambitions à la “République arménienne du Caucase”, avec toutefois des rectifications de frontière en sa faveur du côté de Kars et d’Ardahan, ils auraient enlevé à Mustafa Kamal, aux regards des Kurdes, la carte “des provinces orientales”. Ce n’est pas tout. Les délégués arméniens à Paris appartenaient au parti Tashnak, nationaliste et antisoviétique. Dès 1920, les Tashnak furent chassés de la République arménienne du Caucase, transformée — avec un moindre territoire — en République soviétique d’Arménie. A supposer que les Kurdes fussent politiquement et militairement organisés et lucides, que les représentants arméniens se fussent montrés aussi réalistes que capables de s’entendre avec le pouvoir soviétique, on aurait probablement vu naître un Kurdistan indépendant et une Arménie soviétique bien plus étendue. Mustafa Kemal aurait perdu, sinon sa raison d’être, une grande partie de ses moyens d’action, ainsi que les sympathies soviétiques. Il aurait été obligé d’admettre la perte définitive des provinces orientales, au profit de leurs habitants, au même titre que les pays arabes. Bien sûr, on ne refait pas l’histoire avec des “si”, mais il est bon de tenter d’en tirer des enseignements.

Il va de soi que le peuple turc, asservi par d’autres clauses du Traité de Sèvres, par l’occupation étrangère et le partage de son pays en “zones d’influence” de puissances impérialistes, avait droit à l’indépendance. Sa bourgeoisie kémaliste refusa cette même indépendance aux peuples kurde et arménien, tout deux trahis à Lausanne.

Ihsan Nouri se mit au service de son peuple menacé. Il avait été trompé par Atatürk, comme beaucoup d’autres Kurdes. S’il avait choisi de continuer à servir la Turquie kémaliste, il aurait peut-être eu une carrière comparable à celle d’un Ismet Pasha Inonu.

La première fois que j’eus le privilège de rencontrer le regretté Ihsan Nouri, c’était à Berlin-Ouest, en août 1962, où se tenait le congrès de Y Association des Etudiants Kurdes en Europe ou KSSE (Kurdish Students’ Society in Europe). Le Général était âgé de 70 ans. Depuis la fin de la révolte qu’il avait dirigée, il avait passé 32 ans dans son exil iranien, un exil qui ressemblait fort à la captivité. Il était venu apporter à l’Association, incarnant l’avant-garde à l’étranger de la jeunesse montante kurde, son salut d’ancien combattant et, sans doute, y puiser des raisons d’espérer. Il m’échut de prononcer l’allocution de bienvenue. Pendant deux jours, le congrès lui réserva un accueil aussi déférent qu’enthousiaste, acclamant en lui l’ancien commandant-en-chef, un héros national. Une résolution fut adoptée dans ce sens. D’une extrême modestie, sobrement vêtu, la voix basse et monocorde, le Général parlait peu. Quelques mots de remerciement et d’encouragement, une invite à poursuivre la lutte pour l’avenir du peuple kurde. Sa profonde mélancolie me frappait. Ce n’était pas seulement la réminiscence du drapeau kurde flottant sur les cimes de l’Ararat, les espoirs évanouis ou le souvenir de compagnons mort à ses côtés aux combats Ses conditions d’existence en Iran pesaient lourdement sur lui. Il n’était pas libre de ses mouvements. Il me révéla qu’il n’avait obtenu la permission de venir à Berlin qu’à la condition d’être accompagné d’un “ami”, en l’espèce “un officier en civil de la sûreté iranienne, dont vous devez vous méfier, car il peut vous espionner”. Ce personnage l’attendait dans un hôtel proche et détenait ses papiers. Notre hôte en était accablé et je dirais culpabilisé. Et pourtant, rien ne l’obligeait à nous faire cette révélation, sinon sa conscience. J’en discutai avec mes collègues du comité. Il nous aurait été facile de déposer une demande de droit d’asile pour le Général, ce qu’il écarta. On lui avait refusé d’emmener sa femme en voyage avec lui. Madame Yashar Ihsan Nouri, d’origine géorgienne, avait été aux côtés de son époux pendant la guerre de l’Ararat dès 1929. A présent, elle était retenue à Téhéran, autant dire en otage. Le Général aimait tendrement sa compagne. “Je ne puis la laisser seule entre leurs mains. Faites-la venir en Europe et je resterai avec vous”.

J’ai revu Ihsan Nouri en automne 1964, dans son modeste appartement de Téhéran. A l’époque, porte-parole du Général/ Mustafa Barzani et délégué à l’étranger de la révolution qu’il dirigeait au Kurdistan irakien, je devais assez souvent passer par l’Iran pour voyager entre l’intérieur et l’extérieur. Le vieux lion de l’Ararat me reçut aimablement, avec toujours le même air de mélancolie. Il avait retrouvé son épouse, mais pas sa joie de vivre. Il lisait beaucoup, il écrivait aussi. Notre conversation porta naturellement sur le peuple kurde, son histoire, son mouvement national, son destin. A sa demande, nous parlions à voix basse et à peine audible. D’un signe de la main, il m’avait fait comprendre qu’il suspectait la police du Shah d’avoir caché un appareil enregistreur sous son toit. Il redoutait en particulier que l’on découvrit ses manuscrits ou ses projets d’écrire sur le mouvement kurde, dont il me glissa un mot au cours de la conversation.

J’appris plus tard qu’Ihsan Nouri Pasha aurait offert de se rendre utile à Mustafa Barzani et auparavant, en 1946, à feu Qazi Mohamed, président de l’éphémère République démocratique kurde de Mahabad. Ses offres auraient été ignorées. Il devait avoir le sentiment d’être mis à l’écart par les dirigeants successifs du mouvement, ce qui était profondément injuste pour cet homme intègre, courtois, dont le destin aurait pu être autre et qui avait tout sacrifié pour son peuple.

De tous les dirigeants kurdes de la première moitié de ce siècle Ihsan Nouri est le seul à nous avoir laissé une œuvre écrite. Après avoir tenté de faire l’histoire, de la plier à la volonté de son peuple, sans succès — hélas ! comme tous les autres jusqu’ici —, il eut le mérite de l’écrire, telle qu’il l’avait vécue.

Le présent ouvrage a été rédigé clandestinement, on le sait, et, selon toute évidence, de mémoire. Les dates manquent ou sont élastiques, les documents sont rares et sans références suffisantes. De prime abord, il peut décevoir. Oh aurait peine à le classer comme le travail d’un historien, d’un stratège ou d’un homme politique. Les deux pages consacrées, en guise d’introduction, à l’antique royaume d’Ourartou, ou Ararat, sont trop courtes pour apporter quelque chose sur le sujet; en outre, elles reprennent une erreur stéréotypée depuis longtemps, pour ce qui est de la chute du royaume, mais que les dernières fouilles archéologiques, dans les régions de Van et d’Erivan — ici par des savants soviétiques —, permettent de corriger. C’est là un sujet complexe sur lequel je ne puis m’arrêter. On me permettra néanmoins quelques précisions. Les Ourartéens, dits aussi Khaldi de leur nom, branche septentrionale des Nahri ou Naïri (ceux-ci dans le Hakkari), étaient un peuple autochtone de langue dite “japhétique”, groupe d’idiomes parlés au Caucase et par les autochtones du Zagros. L’Ourartou fut fondé comme royaume organisé par Aramé, vers 866 av. J.-C., dans le bassin du lac de Van ou “Terres de Biaini”. Les successeurs d’Aramé annexèrent au royaume des terres plus au Nord, actuellement en Arménie soviétique, où ils fondèrent les citadelles de Teishebaini ( au Sud du lac de Sévan) et de Erebouna, qui deviendra la moderne ville d’Erivan. Après l’arrivée des Indo-Européens en Iran, les Mèdes et les Scythes (10), alliés et ancêtres des Kurdes, s’emparèrent de l’Assyrie, en 612 av. J.-C., de Teishebaini et d’Erebouna, vers 590 (11), puis de Toushpa, qui est Van, capitale de l’Ourartou, vers 585 (12), en partant de leurs bases au Kurdistan iranien. Comme les autochtones du Zagros, la plupart des Ourartéens, vaincus, s’assimilèrent aux Kurdes, mais au Nord, aux ' Arméniens. Ceux-ci, tribu phrygienne à l’origine, arrivèrent un peu plus tard dans la région, venant de la partie occidentale de l’actuelle Turquie. Comme les Kurdes, leur langue est indo-européenne (13). Ces précisions manquent dans l’introduction d’Ihsan Nouri qui, par ailleurs, avait tâté de l’histoire antique ( 14).

L’entrée en matière proprement dite est plutôt déconcertante. Sans avoir défini le contexte politique et militaire général, ni les objectifs, l’auteur nous plonge d’emblée dans le détail de combats locaux, images jaillissant de la mémoire. Cependant, la multiplicité des noms indique à l’évidence qu’il avait voulu, d’abord, rendre hommage à ses compagnons et à leur courage. Pour ce qui est du contexte, il faut le chercher dans son manuscrit autobiographique, qu’il eût mieux valu de publier le premier, pour la bonne compréhension de celui-ci.

Ihsan Nouri rédigea son manuscrit avec cœur, animé d’un souffle de poésie, et dans l’esprit patriotique caractéristique des années 1927-1930, celui du temps de KHOYBOUN. Jusqu’à 1969, année où il l’acheva, et sans doute jusqu’à son dernier jour, il était resté enfermé dans cet esprit, prisonnier des images vécues dans l’Ararat, désormais les seules qui comptassent vraiment dans sa vie, insensible à l’évolution de la pensée sous-tendant un mouvement national qui, dans l’intervalle, avait dégagé sa dimension socio-économique. Son patriotisme, son nationalisme était dépouillé — mais d’aucune manière outrancier. Il avait la justice avec lui. Au demeurant, pour un peuple opprimé, les problèmes de progrès économique et social, d’épanouissement culturel, de liberté, ne dépendent-ils pas de la libération nationale, de la solution de cette contradiction principale ?

Quelles que soient les réserves que peut susciter ce travail, il constitue en soi un document, vu les événements vécus par l’auteur et son rôle. D’ailleurs, dans la seconde partie, de beaucoup la plus intéressante, on retrouve le contexte, avec le stratège, la vue d’ensemble, une analyse des causes de l’échec. Sa valeur documentaire et de témoignage est donc certaine, non seulement pour les Kurdes, les peuples et les Etats voisins, mais aussi, on peut le dire, pour l’histoire tout court. Au regard des Kurdes s’y ajoute une valeur affective.

A quelues endroits, Ihsan Nouri associe le nationalisme kurde à l’idée de la “race aryenne”. Il serait faux et injuste d’un conclure qu’il s’agit de racisme. Sous sa plume, le mot n’a pas du tout la connotation qu’il a connue dans une certaine Europe, notamment avec le nazisme. Etymologiquement, “Aryen”, c’est “Arya” — comme dans les inscriptions laissées par le roi Darius sur le rocher de Bisitoun, au Kurdistan —, soit la branche indo-iranienne des Indo-Européens. Sur le plan scientifique, le nom “Iranien” disigne plusieurs peuples modernes (Ossètes, Kurdes, Persans, Baloutches, Pathans, Tadjiks) présentant une forte affinité linguistique, parlant des langues appartenant à une même famille au sein de l’ensemble indo-européen, comme il en existe une de langues slaves, germaniques ou latines. Etre aryen ou iranien n’a — ou n’a plus - de contenu que linguistique. Les peuples homogènes racialement n’existent pas plus en Orient qu’en Occident. Cependant, chez les nations iraniennes, la croyance populaire veut que les “Aryens” appartiennent à une même race, sans que ce soit du racisme. Il m’est arrivé plusieurs fois de rencontrer des ouvriers persans qui, apprenant que j’étais kurde, me disaient: “Mais nous sommes de la même race !” Il s’agit d’une simple croyance, à l’instar d’une certaine image d’Epinal qui veut que tout Français descende des Gaulois. D’ailleurs, depuis que l’on s’est mis, par abus de langage, à utiliser le mot “Iraniens” pour “Persans”, les Kurdes, par réaction nationale, tiennent à s’en distinguer, ce qui se comprend. On est d’abord Kurde. Ihsan Nouri fait la distinction. Cet homme de cœur qui se battait contre le racisme et pour l’indépendance du Kurdistan, ami notoire de ce peuple martyrisé que sont les Arméniens, partisan de la libération des Arabes et des Albanais du joug ottoman, qui libérait les soldats turcs faits prisonniers alors que l’armée kémaliste massacrait femmes et enfants kurdes, n’était pas un raciste.

A de nombreuses reprises, l’auteur parle de “la frontière turco-kurde”, expression qui risque de prêter à confusion. Dans l’esprit du commandant-en-chef, il s’agit de la ligne de démarcation militaire séparant, dans le Kurdistan, la région — fort limitée — du Mont Ararat, zone libérée et transformée en forteresse, où il avait établi son état-major et fait hisser le drapeau kurde, des régions limitrophes tenues par l’armée turque. C’est ainsi que des villes kurdes situées pour ainsi dire à l’ombre de l’Ararat, soit Igdir du côté Nord et Bayazid du côté Sud — cette dernière comprenant le tombeau du grand poète nationaliste Ahmed Khani, aujourd’hui lieu de pèlerinage pour les Kurdes —, se trouvaient en “zone turque”. Au demeurant, l’auteur évoque, sans s’y arrêter, des mouvements de résistance qui se déroulaient ailleurs au Kurdistan — ne s’étendant que sur celui qu’il organisa en 1930 — quand la situation était devenue critique dans le réduit d’Ararat — dans le massif de Sipan et la vallée de Zilan, sur la côte Nord du lac de Van.

L’exemple de Bayazid (rebaptisée “Dogubayazit” par les Kémalistes) illustre bien comme la population citadine du Kurdistan — représentant entre 20 % et 25 % de l’ensemble à l’époque — était si peu mobilisée dans le soulèvement, voire tenue à l’écart. Celui-ci, ainsi que Peresh le relève, groupait surtout des natables ruraux — chefs tribaux, parfois religieux — et leurs hommes armés, encadrés d’officiers de carrière et, au sommet, dans la direction de Khoyboun quelques intellectuels également issus de grandes familles possédantes, tous éléments dont on dirait aujourd’hui qu’ils étaient socialement des conservateurs. Pourtant, c’étaient les seules forces capables d’organiser une quelconque résistance face au colonialisme kémaliste, et elles aspiraient au progrès. La libération nationale kurde, leur objectif, était et reste un objectif progressiste. Un Kurdistan qui se serait libéré en 1930 aurait évolué, sur les plans économique, social et culturel, aussi normalement que tout autre pays voisin.

Le soulèvement de l’Ararat s’insère dans une stratégie politico-militaire générale fixée par la ligue Khoyboun, à son congrès d’août 1927 (15) (résumée ci-après par Peresh). L’échec de cette stratégie fut d’abord politique et celui de Khoyboun. Des puissances voisines, la France et la Grande-Bretagne, mandataires sur la Syrie et l’Irak, dont la ligue indépendantiste espérait des marques d’amitié, avaient déjà donné des gages aux Kémalistes. L’Iran, “frère aryen” dont on attendant une neutralité bienveillante, avait déjà poignardé dans le dos le mouvement indépendantiste kurde de 1878-1880, coup qui devait être répété contre Ihsan Nouri et plus récemment à l’encontre de Barzani. En acceptant le soutien politique et, dans une certaine mesure, logistique des Tashnak, parti arménien antisoviétique, le Khoyboun tua dans l’œuf toute velléité de compréhension de la part de l’URSS, voisin immédiat de l’Ararat mais déjà lié, il est vrai, par un traité d’amitié avec la Turquie.

Dans ces conditions politiques défavorables, mais prévisibles, et avec une mobilisation nationale très insuffisante, des moyens limités et souvent désuets, sans imagination, l’échec était inéluctable. L’Ararat, supportant tout le poids d’un adversaire soutenu d’une manière ou une autre par toutes les puissances de la région, finit par être encerclé. Compte tenu des circonstances, l’option militaire de Khoyboun, comportant la création d’un seul centre catalysant la résistance, était une erreur manifeste. De la forteresse on passe au réduit, de là au ghetto, et de celui-ci au “Radeau de la Méduse”. Cependant, ces critiques doivent être nuancées. On avait manqué le rendez-vous de 1919-1920. Pour un temps plus ou moins long, les dés étaient jetés et le Khoyboun n’avait pas les moyens de modifier le jeu. Que diriez-vous si Khoyboun n’avait pas existé et qu’aucune résistance n’avait été engagée ? C’eût été l’abdication. On peut peut-être tout reprocher aux Kurdes, sauf de manquer de courage et d’obstination.

En tant que commandant militaire, Ihsan Nouri se montra irréprochable dans l’accomplissement de son devoir. Il exécuta à la lettre la partie du plan du Khoyboun dont il avait la charge. Quand il eut vu que sa forteresse était quasiment assiégée, il prit l’initiative d’ouvrir un second front du côté de Van. Malheureusement, c’était trop tard.
Aujourd’hui à la tête du mouvement national du Kurdistan de Turquie — comme ailleurs dans le pays kurde —, les partis politiques ont remplacé les notables, grand pas en avant. Ils se constituent d’intellectuels ou étudiants issus de la petite ou moyenne bourgeoisie, d’ouvriers, paysans et employés, en grande majorité des jeunes. Ils ont adopté le socialisme, le marxisme ou le marxisme-léninisme, étoffant ainsi un nationalisme de libération. Malheureusement, ces partis sont trop nombreux pour être unis et restent divisés notamment par des schémas idéologiques, souvent sans rapport avec le pays réel. Si dans l’ensemble l’idéologie de libération a changé, la question de stratégie militaire a été ignorée. En d’autres termes, on ne connaît encore que “la stratégie de papa”. Or, sur ce plan, le rapport des forces a évolué, et combien ! en faveur de l’Etat-nation, l’oppresseur.

Un mouvement comme le mouvement kurde ne peut réussir que moyennant union, la mise sur pied d’un front de libération nationale, instrument politico-militaire, la mobilisation des classes montantes — en l’espèce paysannerie, classe ouvrière et bourgeoisie patriotique —, l’adoption d’objectifs clairs et inaliénables, et, surtout, la mise en œuvre de moyens adéquats et diversifiés (politiques, psychologiques, économiques, semi-militaires et militaires), moyens qui doivent être coordonnés dans le cadre d’une stratégie globale et offensive, comportant un combat de longue haleine et multiforme: sur le plan international, sur le territoire de l’adversaire, sur le sol national. Ces pages étant déjà trop chargées, au point de me sentir coupable auprès du lecteur, je n’insisterai pas davantage sur la question, dont j’ai discuté par ailleurs (16).

Remercions Ihsan Nouri de nous avoir offert ce périple sur les pentes de l’Ararat, Agri pour les Kurdes, voyage dans un passé qui se poursuit dans l’oppression du présent, parcours douloureux mais plein d’enseignements.

De ces enseignements, quelques-uns se dressent tels des phares. Pour se libérer, les Kurdes ne doivent compter que sur eux-mêmes et s’organiser en conséquence: le reste viendra après. A cette condition, des horizons aujourd’hui insoupçonnés s’ouvriront. Ils ne peuvent jamais rien espérer des dictatures petite-bourgeoises gouvernant les Etats qui comprennent une partie du Kurdistan. L’endiguement antisoviétique, on le sait depuis longtemps, n’est pas l’affaire des Kurdes, qui souhaiteraient établir des rapports d’amitié avec les peuples de l’URSS, y compris les voisins arméniens. Entre les Kurdes et les peuples turc, arabe et persan, il est des liens qui ne peuvent être défaits, mais qui doivent être redéfinis dans la liberté, entre partenaires égaux et souverains au point de départ, une fois déraciné le rapport de domination. Sur le plan international, les Kurdes aspirent à l’amitié de tous les peuples, mais ne peuvent compter que sur les solidarités qu’ils auraient pu susciter par leurs efforts. A lui seul, le mérite propre d’une cause n’en crée pas. Les bonnes causes sont celles qui ont les moyens de s’imposer.

Ismet Chériff Vanly,
Juin 1985

(1) J. Von Hammer, “Histoire de l’Empire ottoman” (trad, de l’allemand), Paris, tome 4, pp. 223-224 et 258.
(2) Il s’agit de “Hasht Bahisht” (Les huit Paradis), manuscrit dont l’original est conservé à la Bibl. nationale égyptienne.
(3) Sur la littérature kurde, ainsi que le folklore, on peut lire notamment B. Nikitine, “Les Kurdes”, éd. Klincksieck, Paris, 1956; G. Chaliand, “Poésie populaire des Turcs et des Kurdes”, éd. Maspéro, Paris, 1961; Th. Bois, “Connaissance des Kurdes”, éd. Khayats, Beyrouth, 1965.
(4) Khani est notamment l’auteur de l’épopée patriotique “Mem-u-Zin”, rééditée par l’Académie des Sc. de l’URSS, Moscou, 1962, en texte kurde original et traduction russe.
(5) Edité en texte persan original, en 4 vol., par V. Veliaminov-Zemov, St-Petersbourg, 1860-1875 avec introd. et titre en français, “Histoire des Kurdes”; édité en français, en 4 vol., par F.B. Charmoy, St-Petersbourg, 1868-1875, avec quantité de notes. Il en existe des éditions en arabe, kurde et turc.

(6) Sur la question nationale kurde, on peut notamment consulter (par ordre chronol.): 1) L. Rambout, “Les Kurdes et le droit”, éd. du Cerf, Paris, 1947; 2) A. Safrastian, “Kurds & Kurdistan”, Harvill, London, 1948; 3) A.R. Ghassemlou, “Kurdistan and the Kurds”, Collet’s London, 1965; 5) H. Arfa, “The Kurds”, Oxford, 1966; 6) I.C. Vanly, “Le Kurdistan irakien entité nationale”, éd. La Bacon-nière, Neuchâtel, 1970; 7) I.C. Vanly, “Survey of the National Question of Turkish Kurdistan”, éd. par Hevra (org. k.), Konstanz, 1971, puis réédité en allemand par Komkar Kôln, 1980; 8) M.R. Jafar, “Under-Underdevelopment, Study of the Kurdish Area in Turkey”, Helsinki, 1976, Painoprint Oy; 9) “Les Kurdes et le Kurdistan”, ouvrage collectif, éd. Maspéro, Paris, 1978, sous la direction de G. Chaliand, avec des contributions de A.R. Ghassemlou, Kendal, A. Roosevelt et I.C.Vanly, édité également en anglais, Zed-Press, London, 1980, et en allemand, Riehe Pogrom, Gottingen, 1984; 10) Chris Kutschera, “Le mouvement national kurde”, Flammarion, Paris, 1979; 11) Christiane More, “Les Kurdes aujourd’hui, mouvement national et partis politiques”, Paris, 1984; 12) F. Khalil, “Kur-den heute”, Europaverlag, Wien, 1985.
(7) Les statistiques du “Livre jaune” publié par le gouvernement français à la suite des pogroms infligés aux Arméniens en 1895-1896, sous le sultan Abdul Hamid, indiquent que dans aucun des six vilayets orientaux revendiqués comme étant arméniens, cet élément ne représentait une proportion supérieure à 13 % de la population. Le comte Lobanof, ministre des Affaires étrangères de Russie à l’époque, déclarait: “Une Arménie sans Arméniens !” En fait, vers 1900, les Arméniens étaient plus nombreux en Turquie turque, notamment dans les grandes villes, qu’au Kurdistan de Turquie.
(8)Atatürk était propriétaire notamment de cabarets et distilleries en Turquie (cf. la contribution de Kendal dans l’ouvrage collectif indiqué sous note 6 ci-dessus, n. 28, p. 107).
(9)Jean Pichon, “Le partage du Proche-Orient”, éd. Peyronnet, Paris, 1938,p.172

(10) Les Scythes Sakka de leur nom indigène, fondèrent au Kurdistan d’Iran la ville de Sakkiz, leur capitale (au Sud du lac Ormia) qui porte leur nom encore aujourd’hui.
(11) Cf. Boris Piotrovsky, “Ourartou”, éd. Nagel, Genève-Paris-Munich, 1970,pp.180,197.
(12) Idem.
(13) Les noms “Arméniens” et “Arménie” sont préarméniens, ce qui n’est pas une devinette. Ils proviennent de “Aramé”, fondateur du royaume d’Ourartou, de “Ourmia”, la région que l’on sait, qui fît partie du royaume, et de “Ourmeniouqini”, province d’Ourartou correspondant à la plaine de Moush, tous trois noms japhétiques existant au IXème siècle av. J.-C. Il convient donc de distinguer entre le “peuple d’Aramé”, ou les “Ourmeniouq”, autrement dit les Ourartéens, et les Arméniens de langue indo-européenne, le peuple d’aujourd’hui, dont les ancêtres s’installèrent et se développèrent dans la partie septentrionale de l’ancien Ourartou, au cours du Vlème siècle av. J.-C., notamment dans les régions d’Erivan-Erebouna, de Sévan-Theishebaini, d’Artaxata, d’où leur aristocratie guerrière devait essaimer par la suite dans diverses directions, en assimilant parfois des populations autochtones, y compris des Ourartéens. Du fait que ces nouveaux venus d’origine phrygienne s’étaient installés dans une partie de l’ancien Ourartou — auparavant tombé sous les coups des Médo-Scythes, autres Indo-Européens venus de l’Est et ancêtres des Kurdes -, Hérodote leur donna, sans doute par extension, un nom dérivé de l’histoire ou de la toponymie d’Ourartou, mais adapté à la phonétique grecque. Quant au nom des Kurdes, il provient de “Kur-ti” et de “Mard”, deux peuplades iraniennes médiques établies dans le Zagros et en Azerbaijan et qui se déplacèrent en Assyrie èt en Ourartou après leur chute, d’où le nom composé de “Kurmandj” (Kur(d)mandj) qu’ils se donnent aussi à eux-mêmes (“mand” provenant de “Mard” ou de “Manda”, qui est “Médie” dans les inscriptions assyriennes). D n’est pas dérivé de celui de “Kardou(kh)” mentionné par Xénophon (in Anabase).
(14) Ihsan Nouri est l’auteur de “Tarikh risha nejadi Kurd”, en persan, soit “Histoire des origines de la nation kurde”, éd. Kouhistan, Téhéran, 1955 (1333 année iranienne), 145 pages.
(15) Cf. B. Chiguh (alias prince Sureya Bedirr Khan), “La question kurde, ses origines et ses causes”, publié par Khoyboun, en français et en arabe, Le Caire, Barbey, 1930.

(16) I.C. Vanly, “A propos de la stratégie politique et militaire du mouvement national kurde, regard sur le passé, le présent et l’avenir”, in “Studia Kurdica”, publ. de l’Institut Kurde, Paris, no. de janvier 1985, pp. 7 - 41 (en arabe); publié aussi en turc, “Kürt yurtsever hareketinin politik ve askeri stratejisi...”, éd. Yekitiya Demokraten Kurdistan (Düsseldorf), 1985.



Introduction

L’Empire ottoman, miné par des conflits internes et menacé par les Russes et les Autrichiens, institua, dès la première moitié du XIXe siècle, un système administratif plus centralisé.

Déterminé par ce moyen à mettre fin à l’indépendance ou semi-indépendante des Principautés kurdes, les Turcs provoquèrent parmi les Princes kurdes de violentes réactions qui prirent la forme de révoltes consécutives contre la Sublime Porte.

Après une résistance héroïque, les plus importantes Principautés kurdes, Badinan, Soran, Baban et Botan, tour à tour s’effondrèrent, jusqu’en 1867, date de la chute de la dernière Principauté.

Au cours de la deuxième moitié du siècle, certains leaders kurdes revendiquèrent l’unification et la libération totale du Kurdistan. Parmi eux, Sheik Obeidoullah de Nehri, de la Confrérie (soufiste) Naqshbandi, lance, durant la révolte de 1880, le slogan d’un Etat kurde unifié et indépendant. Mais il ne put résister à la collaboration militaire turcopersane établie pour la circonstance et fut, finalement, vaincu.

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, émerge une intelligentsia kurde embryonnaire. Elle formera le noyau futur des organisations et partis politiques. Ces pionniers étaient pour la plupart des fils et des petits-fils de grandes familles princières kurdes, exilées principalement à Istanbul. L’un d’eux, Midhed Bedir Khan Bey, fonda, en 1898 le premier journal bilingue kurdo-turc. Essentiellement culturel, il cristallisait les aspirations d’émancipation nationale et privilégiait la langue kurde.

Quand, en 1908, les Jeunes-Turcs s’emparèrent du pouvoir, ils inaugurèrent une ère de politique relativement libérale. Les Nationalistes subordonnés à la Sublime Porte, dont les Kurdes, soutinrent le nouveau régime dans l’espoir de le voir satisfaire ...

 




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