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Arménie: le droit à la mémoire


Éditeur : Esprit Date & Lieu : 1984, Liban
Préface : Pages : 52
Traduction : ISBN :
Langue : FrançaisFormat : 155x230 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Cha. Arm. 1773Thème : Général

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Arménie: le droit à la mémoire


Arménie: le droit à la mémoire

Gérard Chaliand,
Richard G. Hovanissian,
Michel Marian,
Claire Mouradian,
Barouïr Sévag

Esprit

Il a plus de quinze ans, Esprit a été la seule publication périodique à accueillir un article sur «La question arménienne'», alors considérée comme appartenant de façon définitive au passé. Et pourtant, si les crimes contre l’humanité (pensons à Barbie) sont imprescriptibles pour le droit, ils le sont a fortiori pour la mémoire historique et pour celle des peuples.
Le présent ensemble montre que le problème du peuple arménien est toujours vivant et brûlant, qu’il y a un héritage historique arménien. Les médias de masse, avec l’information partielle et hâtive qu’ils transmettent, sont à cet égard trompeurs: la question arménienne n’est pas l’apanage de quelques groupes terroristes. L’importance des revues se mesure justement à la réflexion qu’elles suscitent et au complément d'informations qu’elles apportent, en marge des engouements de l’actualité.
Deux des trois articles qui suivent sont consacrés à des aspects très peu connus de l’histoire et de la situation des Arméniens2. Enfin, cette livraison offre quelques poèmes de Barouïr Sévag, le plus important avec Eguiché ...



ARMÉNIE LE DROIT À LA MÉMOIRE


Il a plus de quinze ans, Esprit a été la seule publication périodique à accueillir un article sur «La question arménienne'», alors considérée comme appartenant de façon définitive au passé. Et pourtant, si les crimes contre l’humanité (pensons à Barbie) sont imprescriptibles pour le droit, ils le sont a fortiori pour la mémoire historique et pour celle des peuples.

Le présent ensemble montre que le problème du peuple arménien est toujours vivant et brûlant, qu’il y a un héritage historique arménien. Les médias de masse, avec l’information partielle et hâtive qu’ils transmettent, sont à cet égard trompeurs: la question arménienne n’est pas l’apanage de quelques groupes terroristes. L’importance des revues se mesure justement à la réflexion qu’elles suscitent et au complément d'informations qu’elles apportent, en marge des engouements de l’actualité.

Deux des trois articles qui suivent sont consacrés à des aspects très peu connus de l’histoire et de la situation des Arméniens2. Enfin, cette livraison offre quelques poèmes de Barouïr Sévag, le plus important avec Eguiché Tcharentz des poètes d’Arménie soviétique — tous deux disparus dans des circonstances tragiques.

L’opinion publique des pays démocratiques connaît aujourd’hui l’existence du génocide des Arméniens. Malheureusement, cet objectif n ’a été atteint que par l’usage de la violence à partir de 1975. Faut-il cependant rappeler que les organisations politiques arméniennes n’ont cessé, sans aucun effet, d’adresser plaintes et mémorandums tant à la Société des nations qu’à l’Organisation des nations unies ? Les organisations interétatiques (du genre Commission de l’ONU pour les droits de l’homme) ayant fait la preuve de leur paralysie et de leur peu de courage, une session du Tribunal des peuples réunie à Paris doit (du 13 au 18 avril) ouvrir à nouveau le dossier et le débat.

Les diplomates turcs d’aujourd’hui ne sont pas responsables du génocide des Arméniens3. Ils sont, par contre, les représentants d’un Etat qui continue — et continuera — de nier le génocide. A cet égard, les Arméniens se trouvent dans la situation qui serait celle des Juifs si l’Allemagne fédérale prétendait qu’il ne s’est rien passé qui les concerne particulièrement durant la seconde guerre mondiale.

Mais la reconnaissance par l’ONU demeure hypothétique. L’attitude des Etats- Unis — qui pratiquent une realpolitik à la petite semaine — est loin de ce qu 'elle devrait être de la part d’un Etat qui se réclame des droits de l’homme mais a tendance à ne les évoquer que pour les avantages politiques qu’il peut en tirer. Hommage doit être rendu à la France qui, par la voix du Président de la République, a eu le courage politique et moral de reconnaître la vérité historique. La moindre réparation possible pour un déni de justice, c’est qu’il fasse désormais partie de la conscience universelle.

Il est attristant de voir la gauche turque se débarrasser de la question en expliquant que les Arméniens étaient des «alliés objectifs de l’impérialisme». Les populations arméniennes de l’Empire ottoman ont été victimes de la crainte des Jeunes Turcs de voir la Russie tsariste encourager et utiliser le nationalisme arménien. Afin d’éviter ce risque, dans un climat de guerre alourdi par les revers turcs dans le Caucase, et dans la perspective du pantouranisme de l’époque, la déportation de l’ensemble des populations a été décidée et mise à exécution avec les conséquences que l’on sait.

L’une de ces conséquences, c’est que l’Anatolie ne compte plus d’Arméniens. Aussi les espoirs des nationalistes en une récupération des territoires ne sont pas réalisables (du moins pour la période historique prévisible). L'occupation physique du terrain reste un préalable à toute revendication territoriale : les nationalistes arméniens ne peuvent pas le satisfaire, ni démographiquement, ni en termes de rapports de force. En ce sens, la question arménienne est — à moins d’une guerre mondiale — pratiquement classée. Il n'est cependant pas illégitime d’estimer qu’un problème territorial ne puisse être réglé par un génocide. Quelle que soit la nature de son régime et ses conditions, l’Arménie soviétique représente en tout cas pour les Arméniens qui s’y trouvent un foyer national.

En Occident, les Arméniens bénéficient du double droit à l’assimilation et à la conservation d’une culture diasporique. C'est un grand privilège, même s’il est considéré comme redoutable par les nationalistes. Ceux-ci oublient que c’est aux communautés arméniennes d’agir pour que la mémoire culturelle dont elles ont le dépôt se transmette.

La question de l’Arménie n’a pas de débouché politique clair. Pour l’immense majorité des Arméniens d’Occident, il ne s’agit pas de retrouver un territoire perdu et inaccessible, il s’agit du droit de se souvenir, d’être fidèle à un héritage. Les Etats ont le droit d’empêcher certains Arméniens de mettre le feu à un ordre international passablement précaire ; ils n ’ont pas celui de mettre hors la loi, de censurer une mémoire. Ils sont gardiens de la paix, non de la vérité. C’est à eux de bâtir une paix compatible avec la vérité.

Ainsi, la question arménienne nous instruit d’abord des limites du droit des Etats, qu’ils agissent séparément ou ensemble. Elle comporte aussi des leçons politiques plus immédiates. On le voit d’ailleurs si l’on considère certains des Etats où les communautés arméniennes subsistent. Les conditions politiques n’ont cessé de se détériorer pour les 150 000 Arméniens du Liban, comme pour les 200 000 d’Iran.

Il est à espérer que l’intolérance religieuse — qui au Liban n’a cessé de confondre musulmans et arabes, comme si les minorités n’étaient pas arabes — ne produise pas une fois encore, après les grands massacres d’Arméniens et d’Assyro-Chaldéens de la première guerre mondiale et les persécutions actuelles des Baha’i d’Iran, une nouvelle tragédie.

Gérard Chaliand

1. Anhite Ter Minassian, «La question arménienne», Esprit, avril 1967. Du même auteur, sous le même titre, on lira une excellente série d’articles historiques réunis en volume, Ed. Parenthèses, 1983.

2. Le premier, consacré à la République arménienne, est du professeur Richard Hovanissian, directeur du Centre du Proche-Orient à l’université de Los Angeles. Signalons du même auteur: Armenia; on the Road to Indépendance, 1918, University of California Press, 1967, et The Republic of Armenia, vol. I (1818-1889), UCP, 1971, vol. Il (1919-1920), UCP, 1982.

3. Rien, par ailleurs, ne peut justifier ou excuser l’utilisation par une fraction de l’ASALA (groupe Orly, etc.) du terrorisme aveugle. Il s’agit là de fautes politiques doublées de crimes crapuleux.




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