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Les Kurdes par-delà l'exode


Éditeur : L'Harmattan Date & Lieu : 1992, Paris
Préface : Pages : 272
Traduction : ISBN : 2-7384-1432-X
Langue : FrançaisFormat : 135x215 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Hak. Kur. N°2309Thème : Général

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Les Kurdes par-delà l'exode

Les Kurdes par-delà l'exode

Halkawt Hakim

L’Harmattan

Un instant, leur image a dérangé nos consciences : l’exode en direct de centaines de milliers de Kurdes rappelait à l’Occident que son silence pouvait être lourd de conséquences. Fallait-il tant de souffrance pour qu’existent aux yeux du monde vingt-cinq millions d’hommes se réclamant d’une même langue, d’une même culture et de l’attachement à une même terre ?

Si, depuis la fin du siècle dernier, la question kurde est au cœur des enjeux géopolitiques au Proche-Orient, il aura fallu la guerre du Golfe pour qu’elle soit portée sur le devant de la scène internationale. Désormais, nous n’avons plus l’excuse de l’ignorance. Il reste un besoin d’information.

C’est à ce besoin que tente de répondre le présent ouvrage auquel ont collaboré des chercheurs, médecins, artistes kurdes et occidentaux. On y trouvera des témoignages et une réflexion sur la situation passée et présente des Kurdes dans chacun des Etats qui se partagent leur territoire, ainsi que des études sur les politiques auxquelles ils sont soumis. On y découvrira également des paysages, des modes de vie et une culture. Par-delà l’injustice qu’il subit depuis si longtemps, par-delà les exodes et la souffrance, le peuple kurde se reconnaît dans cette culture. C’est elle qui lui donne la force de résister.



INTRODUCTION


L’exode du printemps 1991 n’est pas le premier dans l’histoire des Kurdes. De façon presque cyclique, ils abandonnent tout et reprennent le chemin des montagnes. Pour le seul vingtième siècle, combien d’exodes ! Après la Première Guerre mondiale, des milliers de Kurdes iraniens fuient les guerres et la famine pour se réfugier au Kurdistan d’Irak. Dans les années vingt, en Turquie, plusieurs centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants tentent d’échapper à la répression organisée par le nouveau régime en gagnant le sud-ouest du Kurdistan, rattaché peu de temps auparavant à l’actuelle Syrie. L’exode des Barzanis vers le Kurdistan d’Iran, suivi de leur exil en URSS après l’effondrement de l’éphémère République de Mahabad en 1946, reste encore présent dans les mémoires. En 1975, à la suite de la défaite du mouvement national kurde en Irak, 300 000 personnes se réfugient en Iran pour échapper à la mort ou à la déportation, auxquelles étaient promis la majorité de ceux qui finissaient par se rendre au gouvernement de Bagdad. Nombre de ces réfugiés sont encore en Iran où ils tentent de survivre. A la suite des bombardements chimiques irakiens en 1988, cent mille personnes environ abandonnent leurs villages et s’enfuient vers l’Iran ou la Turquie. Plusieurs milliers de ces réfugiés, chassés de leurs terres par les gaz ou par la menace d’être à nouveau gazés, vivent encore dans des camps souvent dans une grande précarité.

Tous ces exodes ont été pratiquement passés sous silence. Mais celui de 1991, dont l’ampleur a dépassé tout ce qu’on pouvait imaginer, a brisé quelque temps ce silence et a amené, enfin, les Etats à reconnaître que les Kurdes existent.

Toutes les conditions étaient réunies, au mois d’avril 1991, pour qu’une fois de plus, les Kurdes s’en remettent à leur vieux réflexe de survie : partir et se réfugier dans les montagnes. Une peur des bombes chimiques, devenue instinctive, l’occupation des villes et l’élimination des responsables de la répression par la population, une armée irakienne, cherchant à se venger de son humiliation, et qui ayant reçu des Etats-Unis l’autorisation d’utiliser ses hélicoptères “à des fins pacifiques” dans le nord du pays, a désormais les mains libres pour exterminer les Kurdes après avoir massacré les chiites du sud, autre communauté opprimée de ce pays. Tous ces éléments entraînent l’exode de deux millions de personnes, presque la moitié des Kurdes d’Irak.

Les exodes kurdes ont toujours été l’issue tragique des révoltes d’une population dont l’aspiration ultime est la liberté. Mais cette liberté peut-elle exister au Proche-Orient sans que soit mis en place un statut qui la protège ? Et ce statut, quelles chances va-t-il d’être respecté ? Aucun des Etats qui se partagent le Kurdistan n’est prêt à reconnaître les droits élémentaires des Kurdes. Malgré leurs divergences, allant parfois jusqu’à la guerre, ces Etats sont tous d’accord sur la politique à mener à l’égard d’un peuple dont la spécificité ne cesse de les déranger. Que lui reste-t-il alors que la révolte ?

Les révoltes kurdes, elles éclatent toujours à la suite de périodes de répression plus ou moins longues qui, en renforçant la prise de conscience politique, attisent encore le besoin d’agir. L’Irak consacre, depuis trente ans, une part importante de son budget aux guerres du Kurdistan. Bien qu'officiellement une “autonomie” ait été accordée aux Kurdes, faits et chiffres témoignent d’une autre réalité : cinq cent mille disparus depuis l’arrivée au pouvoir du Parti Baas, il y a vingt-trois ans ; quatre mille villages, vingt-six villes -dont une de 120 000 habitants, Qalâdiza-, entièrement rasés ; cent cinquante villages gazés 1 11. Le cynisme du Président irakien atteint un tel degré qu’après avoir donné l’ordre de gazer et détruire la ville d’Halabdja, il la reconstruit à la hâte et la rebaptise de son nom ! Depuis 1975, l’Irak, poursuivant sa politique d’arabisation, n’a épargné aucun moyen pour briser la mémoire, la culture et l’homme kurdes. La souffrance des Kurdes irakiens est telle qu’un Kurde de Turquie, tout en se plaignant de sa propre situation, confiait à un journaliste qu’il n’échangerait pour rien au monde ses conditions d’existence avec celles des Kurdes en Irak.

Cependant, sa situation à lui non plus n’est guère enviable. La Turquie, comme autrefois l’Empire Ottoman, trouve au Kurdistan de nombreux produits agroalimentaires à bon compte et une réserve de soldats. Depuis des siècles, la région constitue également un rempart contre la Perse, l’ennemi héréditaire. L’Empire Ottoman était miné de l’intérieur par les différentes nationalités qui cohabitaient sur son territoire. La Turquie kémaliste qui lui succéda, comprit la leçon, et décida de ne pas tolérer l’existence d’une autre nation dans ce qui restait du grand Empire. Dès 1925, les Kurdes furent considérés comme des Turcs des montagnes. On peut imaginer la portée symbolique d’un tel statut ! L’Etat allait le justifier et l’imposer en utilisant ses propres institutions. Toute expression de la culture kurde se trouva ainsi interdite, y compris l’usage en public de la langue kurde. La campagne d’intimidation et la volonté d’assimilation en arrivèrent alors à un point tel que prononcer un mot kurde en public avait valeur de délit. La région kurde est maintenue dans un état de sous-développement économique et culturel extrême. Il faut attendre la guerre du Golfe pour que les Kurdes de Turquie, après soixante-quinze ans de négation de leur différence, soient rebaptisés Kurdes, et pour que le Président de l’Etat turc reconnaisse l’existence de douze millions de Kurdes dans son pays. Les multiples signes d’ouverture pourraient, s’ils persistent, apporter des solutions à une partie du problème kurde dans ce pays.

Le dicton turc : “Comparé à l’infidèle, le Kurde est musulman”, peut nous donner une certaine idée de ce que peut être la situation des Kurdes en Iran. En effet, dans l’Islam, les dirigeants iraniens n’ont cessé de le dire aux nationalistes kurdes : il n’y a pas de nationalités ; il n’existe que “la nation de l’Islam”. Celui qui est animé par cette conviction a beaucoup de mal à admettre que l’époque de Saladin est révolue, et que ce Kurde, rassembleur des musulmans au douzième siècle, a perdu aujourd’hui tout son prestige auprès des Kurdes de notre siècle. Il peut apparaître paradoxal que l’actuel régime islamique de l’Iran ait pratiquement la même politique que le précédent à l’égard des Kurdes. Si quelques publications, surtout littéraires, ont été autorisées depuis la révolution islamique, le fond du problème et son traitement restent inchangés. Les deux régimes tentent pareillement d’utiliser les Kurdes d’Irak et de maintenir “les leurs” sous une grande pression religieuse, économique, politique et culturelle. Le seul droit dont les Kurdes d’Iran bénéficient est la reconnaissance de leur “existence en tant que communauté”. Aucune revendication politique n’est tolérée. La décapitation est une pratique bien ancienne de l’Iran contre les Kurdes. Pour des raisons historiques et culturelles mais aussi économiques, le problème de ces citoyens de seconde zone en Iran est encore loin d’être résolu, et on peut se demander s’il le sera dans les années à venir.

En Syrie, on pourrait penser qu’il n’y a pas de problème puisqu'officiellement, il n’y a pas de Kurdes. Or, le gouvernement a bel et bien une politique kurde, et même, une double politique: l’une vis-à-vis de ses propres Kurdes, l’autre vis-à-vis des partis politiques kurdes d’Irak et de Turquie. En effet, dans la mesure où sa position lui permet de manifester ses divergences avec le frère-ennemi de Bagdad ou d’entretenir ses différends historiques avec la Turquie, elle soutient ces partis politiques (mais son soutien cessera dès que les problèmes avec ses voisins auront trouvé une solution). A l’égard des Kurdes de Syrie, en revanche, le régime de Damas pratique depuis longtemps déjà une politique d’arabisation et de déportations. La “ceinture arabe” des années soixante et soixante-dix fut mise en place par ce même parti Baas qui est encore au pouvoir aujourd’hui. Cependant, compte tenu de la concentration du pouvoir entre les mains de la minorité alaouite, d’une part, et de la montée de l’opposition islamique de l’autre, le régime syrien s’efforce, depuis quelques années, d'“assouplir” la répression exercée à l’encontre de ses Kurdes. La question est de savoir pour combien de temps...

Les pages qui suivent tentent d’apporter au lecteur des éléments d’information et d’analyse sur la situation actuelle ou récente des Kurdes dans ces différents pays et sur les problèmes politiques qui la sous-tendent, tout en rappelant que les Kurdes ont aussi une culture qui, pour être souvent étouffée, n’en est pas moins d’une grande richesse. A la fois ancienne et étonnamment vivante, elle est l’expression et le ciment d’un peuple qu’elle aide à résister.

La première partie de ce travail présente des témoignages : celui d’Annick Hamel, sur l’exode des Kurdes au printemps 1991, sur la situation de ceux qui, fuyant l’armée irakienne pour se réfugier dans la montagne, affrontèrent le froid, la faim, les milliers de mines posées le long de la frontière avec l’Iran, avec l’espoir de trouver dans ce pays, qui n’y tient pas, une terre d’exil sur leur propre terre. Ensuite, un rapport accablant nous est présenté par Hans Rimscha et Ralf Schneider qui, ont travaillé, pour Medico International, sur les déportations en Irak et sur les camps de concentration ou de réfugiés pour les Kurdes irakiens en Irak et en Iran en 1989. C’est une autre forme de témoignage que nous apportent Yves Jouan et Laurent Girault. Chacun dit l’émotion et les sentiments qu’a fait naître en lui la rencontre avec des Kurdes et leur terre, au Kurdistan de Turquie.

La deuxième partie s’efforce de montrer les conditions imposées aux Kurdes dans les quatre Etats où ils se trouvent, afin de faire mieux comprendre leur situation. Quatre articles sont consacrés à la politique kurde de ces Etats et le cinquième porte un regard critique sur les méthodes de la lutte armée du mouvement national kurde dans lequel son auteur, Fazil Karî, fut longtemps engagé. Cet article eut beaucoup d’écho parmi les intellectuels et les hommes politiques kurdes lors de sa publication en 1989. La deuxième partie se termine par une étude sur l’écologie et l’économie des villages traditionnels.

La troisième partie est consacrée à la littérature et au théâtre. Après deux études théoriques, le lecteur y trouvera un résumé de Mem et Zîn, la plus célèbre épopée kurde, un conte populaire, une nouvelle contemporaine et un choix de poèmes de Chêrko Bêkas, l’un des poètes les plus représentatifs de la génération actuelle.

Plusieurs amis ont bien voulu relire les épreuves de ces pages. Qu’il nous soit permis ici de les remercier.

H. Hakim

1 Voir. Libération, lundi, 30 décembre, 1991.



Première Partie
Témoignages

Gérer L’urgence
Avril 1991 sur la frontière irano-irakienne*

Annick Hamel

Ce matin, comme chaque matin depuis une semaine, l’équipe médicale “monte” à la frontière, distante de 15 kms de Piranchahr, petite ville du Nord du Kurdistan iranien.

Ce matin, la frontière est fermée. Il n’y a donc eu aucune progression dans la file d’attente depuis hier soir. En première ligne ce matin le même bus bleu chargé de femmes et d’enfants ramassés le long du chemin de l’exode. Ceux-là sont partis précipitamment et n’ont souvent pour tout bagage que quelques couvertures. Le chauffeur n’est pas le propriétaire du bus, lorsqu’il a fallu fuir, il a “emprunté” tout naturellement le bus avec lequel il travaillait depuis plusieurs années.

Un peu plus loin sur la route, la moissonneuse-batteuse flambant neuve, remarquable et remarquée, qui nous sert de point de repère pour évaluer la progression de la colonne. Son propriétaire nous a expliqué qu’au moment de partir, il a choisi d’emporter avec lui ce qui lui permettrait de s’assurer un travail, donc un salaire ou à défaut un confortable pécule en cas de vente. Mais pour cela il faut qu’il …

* Début Avril 1991, grâce à l’appui financier de la Communauté Economique Européenne, de la Caisse des Dépôts et Consignations et de la Fondation de France, Aide Médicale Internationale envoie une équipe exceptionnellement nombreuse en Iran pour venir en aide aux réfugiés kurdes d’Irak. C’est à Piranchahr que cette équipe installera son camp de base.

 




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