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Techniques des nomades baxtyâri d'Iran


Éditeur : Maison des sciences de l’homme Date & Lieu : 1981, Paris
Préface : Pages : 276
Traduction : ISBN : 2 901725 30 9
Langue : FrançaisFormat : 150x230 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Dig. Tec. N° 407Thème : Sociologie

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Techniques des nomades baxtyâri d'Iran

Techniques des nomades baxtyâri d'Iran

Jean-Pierre Digard

Maison des sciences de l’homme

Dans ce livre, premier volet d’une étude ethnologique complète des Baxtyâri, pasteurs nomades des montagnes du sud-ouest de l’Iran, les techniques de cette tribu sont systématiquement inventoriées et classées, suivant la méthode définie par André Leroi-Gourhan, en techniques d’acquisition (élevage, agriculture, cueillette, etc.), techniques de fabrication (tissage surtout), techniques de transport (équitation, etc.) et techniques de consommation (habitation, alimentation, vêtement). La description est assortie de très nombreuses figures et photographies ainsi que, le cas échéant, de données chiffrées sur l’efficacité et/ou le rendement des différentes techniques.
Ce travail est conçu, en effet, comme une introduction à une étude d’anthropologie économique et sociale des Baxtyâri actuellement en préparation. L’auteur s’est donc efforcé de ne pas pratiquer une technologie désincarnée qui masquerait les hommes et leurs préoccupations, une anthropologie culturelle derrière laquelle disparaîtraient la société et ses contradictions internes : les différents degrés d’approfondissement de l’analyse technologique font notamment apparaître plusieurs «niveaux de culture» correspondant, les uns aux éléments de culture que tous les Baxtyâri se reconnaissent en commun, les autres aux éléments qui permettent de distinguer, par exemple, un chef (xân, «khan») d’un simple nomade (lor) (cf. la notion de culture de classe). D’autres conclusions, concernant division du travail et organisation sociale, nomadisme et histoire, etc., se dégagent également de ce travail, qui constitue ainsi l’étude la plus approfondie dont on dispose à ce jour sur la « culture matérielle » d’une tribu nomade du Moyen-Orient.


Jean-Pierre Digard est chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique où il dirige la Recherche coopérative sur programme n° 586 (Iran contemporain), et chargé de conférences (Anthropologie et ethnologie du Moyen-Orient iranien) à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il est en outre membre de l’Equipe écologie et anthropologie des sociétés pastorales de la Fondation de la Maison des sciences de l’homme.



AVANT – PROPOS

Les matériaux ethnographiques qui font l’objet de ce livre ont été recueillis — non sans quelques difficultés (d’ordre administratif et policier surtout) — au cours de trois séjours effectués en Iran : de juillet 1969 à juillet 1970 (plus précisément sur le terrain d’août à décembre 1969 puis de mai à juillet 1970), d’avril à juillet 1972 et enfin d’août 1973 àfévrier 1974*. Ce travail, qui constitue le premier volet d’une étude ethnologique (ou anthropologique, comme l’on voudra) des Baxtyâri, est consacré aux techniques. Ce choix pourra paraître à certains inintéressant ou insuffisant : il n’y a pas si longtemps, dans les milieux ethnologiques français, la technologie n’était guère à la mode. Je n’ai pas à m’excuser de m’intéresser aux techniques — on pourrait plutôt déplorer que trop d’ethnologues les délaissent (voir Digard 1979b) —, mais simplement à expliquer pourquoi j’en traite en premier et pourquoi je ne traite, ici, que d’elles.

Il y a à cela des raisons théoriques et des raisons pratiques. De même que les hommes ne pensent pas indépendamment d’un langage, aucune société n’existe ni ne s’organise indépendamment des ressources qui s’offrent à elle pour assurer sa subsistance et des moyens techniques dont elle dispose pour les exploiter. On oublie trop souvent cette vérité première. Or elle trouve aussi bien son application au niveau de la recherche sur le terrain. De même qu’un ethnologue ne saurait se dispenser d’apprendre (à moins de la savoir par ailleurs) la langue de ses hôtes aussitôt arrivé parmi eux, c’est par l’étude des techniques que son travail devrait commencer. Les deux démarches — enquête linguistique et enquête technologique — sont d’ailleurs étroitement liées pour d’évidentes raisons de commodité. La priorité accordée à l’une comme à l’autre se justifie d’autre part par le peu de méfiance qu’elles éveillent généralement : le temps qui leur est consacré permet de mieux lier connaissance avec les informateurs avant d’aborder les sujets plus délicats que sont l’économie, l’organisation sociale, la religion, etc. (Digard 1976a). C’est en tout cas ainsi que j’ai procédé, si bien que les informations concernant les techniques ayant été parmi les premières à être recueillies, il est normal qu’elles soient prêtes avant les autres pour une présentation des résultats qu’il est souhaitable de ne pas reporter indéfiniment.

Cela dit, je ne considère pas la technologie comme une fin en soi (Digard 1979b), mais comme un des angles d’attaque possibles de la réalité sociale globale, et comme un palier nécessaire de la démarche anthropologique. Or pour intégrer, comme il eut été légitime de le faire, données techniques, économiques et sociales, il m’aurait fallu, soit allonger démesurément ce travail, soit m’en tenir à un niveau de généralité des faits qui ne me semblait pas souhaitable dans l’état actuel des connaissances sur les Baxtyâri. J’ai donc préféré réserver cette entreprise pour un ouvrage ultérieur, qui réunira dans un même ensemble les présents matériaux et d’autres, concernant notamment l’économie et l’organisation sociale de la tribu, et me limiter pour l’instant a faire modestement, pour un domaine précis de l’activité sociale, oeuvre d’ethnographe. Je n’en éprouve d’ailleurs pas de honte particulière car je ne vois pas qu’il y ait - quoi qu’on dise - à faire de l’ethnographie, c’est-à-dire à décrire avant d’interpréter, rien de si négligeable ou de si détestable : on sait encore trop peu de choses des Baxtyâri2 et des tribus iraniennes en général3 pour qu’une information neuve ne constitue pas déjà un grand progrès et pour qu’on puisse s’exposer à déformer les faits en cherchant à les faire trop parler, et trop tôt. Je m’y suis senti d’autant moins autorisé que, précisément, les faits dont je traite ici sont empruntes à un seul « sous-système de la vie sociale », selon l’expression de G. Gurvitch.

Néanmoins, j’ai essayé de ne pas pratiquer une technologie désincarnée, qui aurait masqué les hommes et leurs préoccupations, ou une anthropologie culturelle derrière laquelle risquaient de disparaître la société et ses conflits. C’est pour répondre en partie à ce souci que je donne en tête de ce travail, dans un chapitre intitulé « Cadres généraux de l’action technique », quelques indications sur le milieu naturel et l’utilisation de l’espace, sur l’organisation de la société baxtyâri et ses rapports avec la société globale. Ces indications constituent évidemment une anticipation sur le travail d’ensemble annoncé précédemment, mais elles me semblent nécessaires pour une meilleure compréhension des chapitres qui suivent. Certaines ont d’ailleurs: été déjà publiées dans des travaux antérieurs 4 qui seront cités au fur et à mesure des besoins de l’exposé ; les autres sont inédites et ont été recueillies entre-temps sur le terrain.

C’est le même souci que traduisent d’autre part le choix des techniques étudiées et le point de vue adopté pour leur présentation. Ce travail se limite en effet aux techniques employées habituellement, sinon quotidiennement par les nomades baxtyâri pour assurer matériellement leur subsistance et la vie du groupe en général. Seront donc laissées de cote, au moins provisoirement, les techniques ludiques, magiques, etc., qui ne présentent pas chez les Baxtyâri à'intérêt économique dans la mesure où elles ne visent pas à la production ou à l’acquisition de biens matériels.

Corollairement, le point de vue adopté ici est fonctionnel (satisfaction des besoins) plutôt que dynamique (technologique). Ainsi, par exemple, l’araire ne sera pas considéré comme percussion oblique posée à transmission rectiligne directe adaptée au travail des plastiques de faible cohésion5, mais comme outil utilisé pour labourer la terre en vue d’en obtenir des denrées nécessaires à l’alimentation humaine. Il n’y a là qu’une simple différence de point de vue, mais qui a son importance notamment en vue de l’utilisation ultérieure de ces matériaux dans une perspective économique et sociologique.

Pour ce qui est du vocabulaire descriptif (à moins d’indication contraire donnée dans le texte) et de la classification des techniques, je m’inspire largement des travaux de A. Leroi-Gourhan (1943, 1945). J’ai simplement été amené, pour des raisons de commodité dans la description, à placer les techniques de fabrication, suivies des transports, après les techniques d’acquisition. Cet ordre — il en faut bien un — n’est ni plus ni moins arbitraire qu’un autre : tout se tient dans la réalité, et il me paraît vain d’espérer la rendre parfaitement tant que l’on ne disposera pour ce faire que du discours linéaire. En particulier, ce serait peine perdue d’essayer de trancher à qui, des techniques de fabrication ou de celles d’acquisition, doit revenir la première place du point de vue de la systématique : on ne peut pas fabriquer d’outil sans avoir acquis préalablement de matières premières, ni (dans la majorité des cas) acquérir de matières premières si l’on ne dispose pas déjà d’outils.

Plus sérieux me semble être le problème de l’emploi de termes et de catégories sur la valeur desquels la technologie et l’économie ne s’accordent pas. Ainsi, pour les économistes, la production recouvre l’ensemble des processus techniques d’acquisition et de fabrication, mais également tous ceux, dits de consommation par les technologues, qui servent à la fabrication des biens de consommation : habitation, aliments, vêtements. De même, et surtout, le domaine de la consommation au sens où l’entendent les économistes, c’est-à-dire la destruction par l’usage des produits et des moyens de production (consommation productive) s’étend à toutes les activités techniques, d’acquisition et de fabrication comprises, et non seulement à celles de consommation. Cette interférence des champs sémantiques me semble constituer pour l’instant l’un des principaux obstacles au rapprochement, souhaitable pour l’anthropologie, des vues de la technologie et de celles de l’économie. La solution de ce délicat problème est encore lointaine. Mais il est néanmoins possible, par des précautions particulières de vocabulaire et par quelques astuces de classification, de ne pas en obstruer davantage l’accès, toujours dans la perspective d’un travail ultérieur. Par exemple, s’agissant des points qui viennent d’être soulevés, je m’efforcerai de proscrire l'emploi des termes d’acquisition, de fabrication et surtout de consommation pour désigner des catégories systématiques. De même, s’agissant de l’habitation, de l’alimentation et du vêtement, je distinguerai autant que possible la production des biens de consommation de leur utilisation : construction/occupation, préparation/absorption, confection/port. Cette distribution donne lieu à des rubriques plus nombreuses, mais qui ne s’en trouvent pas plus équilibrées pour autant. Le fait que l’élevage ou le tissage occupe ici une place beaucoup plus importante que d’autres techniques correspond chez les Baxtyâri à une réalité profonde ; je n’ai pas cru bon de la sacrifier à une coquetterie de mise en page.

Il faut insister encore une fois sur le fait que ce travail s’intéresse aux techniques. Ainsi, par exemple, à propos de la reproduction des animaux, c’est des procédés employés pour assurer le succès de la gestation, de la parturition, de la croissance des jeunes, etc., dont il sera question, et non des spéculations auxquelles les éleveurs doivent se livrer pour savoir combien de bêtes il leur faudra ne pas vendre pour remplacer celles à réformer — ceci devant faire ultérieurement l’objet d’une analyse plus proprement économique. Autrement dit, pour reprendre le langagede l’économie (Godelier 1973:17 ss.), mon point de vue, au moins provisoirement, sera substantiviste plutôt que formaliste. Je ne donne donc ici, dans le texte ou en annexe, que les informations chiffrées qui sont nécessaires pour éclairer tel ou tel point.
On trouvera également en annexe : les notes, les indications bibliographiques, le système de transcription utilisé, une liste des principales unités de poids et de mesure, et en règle générale, tous les documents appelés à être consultés plus d’une fois au cours de la lecture. Enfin, considérant qu’un document photographique ou un dessin, même sans art, pourvu qu’il soit clair et bien placé, pouvait parfois avantageusement remplacer un long discours, j’ai fait une large utilisation de l’iconographie, en incluant, pour plus de commodité dans la lecture, figures, photographies, cartes, tableaux dans une même numérotation (les chiffres correspondant à l’iconographie sont en italiques pour les distinguer plus clairement des renvois aux notes).



Techniques des nomades baxtyâri d’Iran

I
Cadres généraux de l’action technique

L’organisation sociale des Baxtyâri

Les Baxtyâri, au nombre d’environ 600 0006, forment l’une des plus importantes tribus d’Iran. Leur territoire, d’une superficie approximative de 75 000 km2, est situé dans la partie méridionale des chaînes du Zâgros entre Esfahân et Ahvâz (7). Ils sont de religion musulmane Si’ite et parlent le lori, langue iranienne du sud-ouest, commune, à quelques variantes près, à plusieurs tribus de cette région (Mamasani et Boyr-Ahmad au sud, Lor au nord).

La tribu baxtyâri, il-Baxtyâri, est divisée en deux fractions : baxs ou qesmat (Haft-Lang et Câr-Lang), elles-mêmes subdivisées en plusieurs bâb ou buluk (Dureki, Bâbâdi, Behdârvand, etc.), puis en tâyefa (Zarâsvand, Gand’Ali, Bâbâ-Ahmadi, etc.), en tira, en tas, en owlâd, en fâmil et en xunevar (voir 3 ; il faudrait plusieurs dizaines de pages pour donner l’organigramme complet de la tribu : je n’ai donc fait figurer sur ce tableau que les groupes correspondant aux campements étudiés plus particulièrement, notamment ceux de Farâmarz Mahmudi, Bâbâ-Ahmadi (4,5), et de Ja’far Qoli Rostami, Bâbâdi (2),donton trouvera la composition détaillée en annexe).

Cette segmentation est censée correspondre à une organisation lignagère de type patrilinéaire. Un premier dépouillement portant sur 141 mariages-a donné les résultats suivants : 61 unions (43,3 %) ont été contractées entre des cousins parallèles paternels dont 23 (16,3 %) entre des cousins au premier degré — Fs(Fe)FP ou, ce qui revient au même du point de vue de la structure, Fs(Fe)FsFP ou Fs(Fe)FPP — et 38 (27 %) entre des cousins, à deux degrés et plus. Ces proportions peuvent être considérées comme assez élevées, compte tenu du fait que l’homme ne possède pas chez les Baxtyâri de droit de préemption (comme chez les Bédouins arabes par exemple) sur sa cousine parallèle paternelle (dodar-âqa) et qu’il n’est nullement dispensé, …




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