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Voyage dans vingt ans de guérillas


Éditeur : L'Aube Date & Lieu : 1988, Servon - France
Préface : Pages : 224
Traduction : ISBN : 2-87678-008-9
Langue : FrançaisFormat : 140x215 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Cha. Voy. N° 2057Thème : Général

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Voyage dans vingt ans de guérillas

Voyage dans vingt ans de guérillas

Gérard Cnaliand

Edition de l’Aube

“Les avions lâchent des bombes, mitraillent. Minutieusement. Il est six heures du matin; le vrombissement des moteurs nous a réveillés. Les chasseurs tracent des cercles concentriques qui nous englobent dans leurs rayons. C’est le onzième bombardement en douze jours.”
“De tous les spécialistes contemporains de la guerre révolutionnaire Gérard Chaliand est l’un des plus incisifs. Il réunit les résultats de ses recherches et son engagement immédiat dans de nombreux mouvements révolutionnaires.” (Makers of moderrn strategy, Princeton University Press 1986.)
Dans cet ouvrage, il nous entraine avec lui du Vietnam à l’Angola, de l’Erythrée à l’Afghanistan, de l’Amérique centrale aux Philippines; nous croisons là une génération de guérillas, et réfléchissons sur les engage ments que chacun y a pris.


Voyageur, poète, écrivain politique, Gérard Ghaliand n’appartient à aucune institution. Il a séjourné douze années dans le tiers monde, dont dix-huit mois dans des guérillas. Il est notamment l’auteur de L’Atlas stratégique (avec J.-P. Rageau), de Stratégies de la guérilla et de Terrorismes et guérillas. Il enseigne à l’E.N.A.



PRÉFACE

L’origine du terme guérilla (petite guerre) remonte au soulèvement espagnol contre Napoléon. Mais son usage, ses tactiques remontent aux origines de l’histoire. En son essence, la guérilla est une forme de conflit armé, utilisée par des troupes irrégulières, caractérisé par le refus du choc frontal décisif, l’usage du harcèlement et de la surprise.

L’utilisation de ces techniques est attestée dans la Chine et l’Egypte anciennes, tout comme dans 1’Antiquité gréco-latine. La guérilla en tant que tactique est caractéristique d’innombrables jacqueries et révoltes paysannes — dont la guerre des paysans en Allemagne au XVIe siècle est un exemple classique. Caractéristiques des mouvements sociaux comme souvent des mouvements religieux, les guérillas ont été particulièrement vivaces comme forme de résistance à l’agression ou à l’occupation étrangère, notamment durant l’expansion des grands empires: romain, ottoman, napoléonien. C’est aussi le cas lors de l’expansion coloniale européenne au XIXe siècle: les Britanniques rencontrent des résistances acharnées en Birmanie, en Afghanistan, en Afrique du Sud (guerre des Boers), en Somalie, les Français en Algérie, au Vietnam, à Madagascar, en Afrique de l’Ouest. La pénétration portugaise dans l’Hinterland de leurs colonies africaines donne lieu à une série quasi ininterrompue, durant un demi-siècle, d’insurrections meurtrières.

La colonisation russe en Caucase et en Asie centrale, à la même époque, rencontre les mêmes résistances. De même, les Etats-Unis, tandis qu’ils colonisent les Philippines (1898-1901).
Les théoriciens militaires occidentaux du début du XIXe siècle, notamment français et allemands, n’ont pas manqué d’analyser les particularités de la “petite guerre” qui, avec la Vendée, l’Espagne surtout, le Tyrol et les partisans russes contre l’armée napoléonienne, apparaissait soudain comme un phénomène d’une ampleur nouvelle.

Les transformations profondes qui sont à l’origine de la vulnérabilité des armées modernes à la guérilla semblent être l’accroissement considérable des effectifs et l’importance du matériel d’une part, et la naissance du nationalisme moderne d’autre part. En effet, depuis la Révolution, la France utilise cette innovation : la levée en masse. La conscription porte les armées à des chiffres jamais connus et les troupes qui vivaient jusque-là sur leurs magasins se mettent à vivre sur le pays. Les vivres sont certes payés par l’intendance et cette organisation ne pose aucun problème en Italie ou en Europe centrale. Mais en pays pauvre, comme en Espagne ou en Russie, la rareté se fait sentir tandis que le patriotisme joue à plein contre un occupant qui est aussi un prédateur. Les troupes professionnelles du XVIIIe siècle, elles, avec leur train de vivres et de fourrage —et leur petit nombre — étaient autonomes.

Pour un Clausewitz par exemple, qui enseigne à 1’Académie militaire de Berlin un cours d’une année sur la petite guerre (kleiner Krieg), la guérilla est une guerre paysanne de résistance patriotique vis-à-vis d’un agresseur. R la considère comme une technique mineure, ne pouvant emporter la décision et dont la fonction est d’être une force d’appoint de l’armée régulière.

Après la période napoléonienne, la place occupée par la guérilla en Europe, à l’exception de l’Espagne, de l’Italie et de la Pologne, est tout à fait marginale. A partir de 1830 — et cela jusqu’en 1917—, avec l’influence croissante des courants socialistes, de l’urbanisation et de la prolétarisation, l’attention est portée sur l’insurrection urbaine (1848-1871). Aux yeux des stratèges, jusqu’à la seconde guerre mondiale, la guérilla demeure un phénomène mineur, géographiquement marginal, limité aux colonies. Ce qui compte — à juste titre — dans les affrontements entre puissances modernes, c’est la puissance de feu, les gros bataillons, la puissance maritime et, bientôt, la maîtrise aérienne. D’ailleurs, toutes les guérillas coloniales ne sont-elles pas, quelle que soit leur détermination, toujours vaincues ? Dans l’entre-deux-guerres, l’échec d’Abd El-Krim ne vient-il pas l’attester une fois de plus ?Même durant la seconde guerre mondiale, sur le théâtre européen, nulle part sauf dans les Balkans (Yougoslavie, Albanie, Grèce) la guérilla ne joue de rôle décisif.

Mais la seconde guerre mondiale inaugure une époque nouvelle. Elle marque, en effet, le déclin politique et militaire des puissances d’Europe occidentale. La défaite initiale face au Japon en Extrême-Orient des Britanniques, des Français et des Hollandais est lourde de conséquences. Dans un tout autre contexte, l’invasion japonaise de la Chine favorise grandement le renforcement des communistes chinois qui finissent par incarner à la fois le nationalisme chinois et les aspirations à la justice sociale. C’est avec Mao-Ze-Dong que la guérilla, tactique militaire visant à harceler un adversaire plus puissant, est transformée en guerre révolutionnaire. C’est-à-dire en moyen militaire pour parvenir à renverser un régime politique afin de s’emparer du pouvoir.

Mais l’innovation maoïste n’est pas militaire. L’originalité de Mao-Ze-Dong n 'est pas véritablement dans ses écrits militaires. Certes, ceux-ci sont intéressants dans la mesure où ils s’opposent à la guerre classique pour privilégier une combinaison de milices, de partisans et d’armée régulière utilisant souvent des techniques d’irréguliers mais la nouveauté est ailleurs. Elle est politique. Elle consiste à utiliser le parti d’avant-garde, innovation léninienne, destinée à organiser et à entraîner le prolétariat pour mobiliser et encadrer la paysannerie.

Propagande généralisée, organisation des masses (les non-combattants comptent autant que
les combattants), parti d’avant-garde en tant qu’instrument de mobilisation politique et d'encadrement militaire, il atteint son pouvoir opéra-, tionnel sur la société traditionnelle à partir du moment où toutes les implications ont été tirées de la découverte du potentiel révolutionnaire de la question paysanne.

Ce qui est fondamental, c’est la greffe du parti d’avantgarde sur la paysannerie à l’heure du nationalisme. Nationalisme que l’agression et l’occupation japonaises vont rendre particulièrement vivace dans une paysannerie jusque-là isolée dans son régionalisme ; ce modèle sera repris avec succès par le Viêt-minh qui projïte de l’occupation japonaise pour s’organiser, encadrer la paysannerie vietnamienne en mobilisant celle-ci contre le colonialisme français au nom de la libération nationale.

Presque partout la lutte armée est dirigée par une organisation d’avant-garde dont l’idéologie mobilisatrice où le nationalisme a toujours une part fondamentale, même s’il est accompagné d’objectifs sociaux (ce qui n’est pas toujours le cas) suscite cohésion, discipline, esprit de sacrifice. Cette organisation tend à créer, par l’intermédiaire des cadres moyens qui sont essentiels, un soutien des populations par un processus d’encadrement et de politisation et un usage sélectif de la terreur destiné à liquider les agents de l’adversaire.

Car il s'agit très vite de susciter des hiérarchies parallèles à celles de l’Etat destinées à miner, grâce à une meilleure organisation sociale, la légitimité de celui-ci. De bout en bout jusqu’à la victoire militaire ou à la négociation victorieuse, les problèmes militaires restent étroitement unis et subordonnés au politique. Mais les succès des mouvements de libération ne sont pas automatiques et dépendent d’une série de facteurs. Les échecs n 'ont pas manqué : Huks aux Philippines, Malaisie, Grèce et, plus près de nous, la longue série d’insuccès en Amérique latine, en partie due à la théorie du ‘foco” énoncée par Guevara et systématisée par Régis Debray : le foyer révolutionnaire constitué par une petite avant-garde sans appui populaire présupposant que le déclenchement de la lutte est un catalyseur suffisant pour que les masses opprimées s ’y reconnaissent et y adhèrent. La mort du Che en Bolivie clôt cette illusion (1967).

Ce qui reste fondamental, c’est l’émergence du nationalisme de masse au lendemain de la seconde guerre mondiale, d’abord en Asie puis en Afrique, même lorsque la nation n’existe pas. C’est l’affaiblissement des puissances coloniales et leur reconnaissance graduelle du droit des peuples (non européens) à disposer d’eux-mêmes. Si les guérillas les mieux articulées d’avant-guerre comme celle d’Abd El-Krim ont pu être vaincues, c’est aussi parce que les puissances coloniales, fortes du consensus de leur opinion publique, ne doutaient pas de la légitimité de leur domination. Après la guerre, avec le changement de l’esprit du temps et les revendications de plus en plus impérieuses des colonisés, ce qui, jusque-là, était perçu comme l’ordre des choses, bascule. Bien des mouvements armés, en contexte colonial, n’ont pas eu à arracher des victoires militaires souvent impossibles. A force de détermination et de ténacité, des mouvements de libération nationale, compte tenu de la lassitude, et parfois de la sympathie des opinions publiques occidentales, du coût de la guerre et de l’impossibilité d’une solution militaire du côté des dominateurs, ont remporté des victoires politiques. C’est le cas de l’Algérie comme celui du Vietnam du temps des Américains. Mais ces victoires politiques ne sont possibles que contre les démocraties. Celles-ci n’utilisent pas tous les moyens dont elles disposent et, sensibles à leur opinion publique, consentent à négocier d’autant plus qu’une défaite politique n’implique pas de conséquences vitales. Les dictatures, par contre, qu’elles soient totalitaires ou non, n’envisagent pas de négocier avec un adversaire plus faible et n’ont guère d’opinion publique dont il faille tenir compte. Seule la victoire militaire, lorsqu’elle est possible, permet d’aboutir. Il n’y a pas d’autre solution en Amérique latine (Cuba, Nicaragua, etc.) pour les mouvements sociaux en pays indépendants ou pour les mouvements sécessionnistes en Asie ou en Afrique telle l’Ery thrée, par exemple.

Une typologie des conflits armés dans le tiers-monde au cours des dernières décennies amène à distinguer trois catégories principales :
— les mouvements de libération nationale combattant une puissance coloniale ou un occupant étranger,
— les luttes sociales pour un changement de régime en pays indépendant,
— les luttes de mouvements minoritaires, ethniques, religieux, ou ethnico-religieux, à caractère sécessionniste ou non.
Les chances des premières sont, de loin, les plus grandes surtout si elles s’opposent à des démocraties.

Les leçons qu’on peut dégager du dernier demi-siècle en matière de guerre révolutionnaire se ramènent en définitive à deux points fondamentaux : les conditions les plus favorables sont celles qui permettent de mobiliser les populations autour d’objectifs nationaux. Dans les autres cas, ce qui compte, c’est la faiblesse de l’Etat.

Le plus important dans une guérilla est son infrastructure politique clandestine au sein de la population. Elle seule permet de durer, quelles que soient les difficultés militaires.
Notons que très peu de guérillas en dehors des colonies européennes ont pu triompher : à Cuba, en partie parce que le castrisme ne se donnait pas pour une révolution socialiste, ce qui lui a garanti l’appui des couches moyennes en ville et la neutralité des Etats-Unis ; au Nicaragua parce que le régime de Somoza a fini par s’effondrerfaute d’appui ; et dans la péninsule indochinoise.

Toutes les guérillas dirigées contre un Etat indépendant en Asie ou en Afrique ont été vaincues ou piétinent (Cameroun, Erythrée, Sahara occidental, Kurdistan, etc.). Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes aura été le droit des peuples colonisés par les Européens à se libérer de la tutelle de l’Occident. La seule exception est celle du Bangla-Desh, devenu indépendant grâce à l’intervention indienne.

La période triomphale des guérillas va de 1945 à 1974 (chute de la dictàture du Portugal). Il est en revanche intéressant de noter que la guérilla comme technique est utilisée depuis une douzaine d’années contre des régimes marxistes-léninistes (Angola, Mozambique, Nicaragua et Afghanistan).

L’utilisation de la guérilla contre les régimes marxistes-léninistes portés au pouvoir eux-mêmes grâce à la lutte armée est innovée par l’Afrique du Sud : Angola, Mozambique. Exemple que les Etats-Unis suivent en armant et en finançant les contras en Amérique centrale, puis en soutenant la résistance afghane et ultérieurement Z’Unita de Jonas Savimbi.

Appeler “combattants de la liberté” des mouvements aussi divers et dont la caractéristique commune essentielle est de combattre des régimes se réclamant du “marxisme-léninisme” relève non de l’analyse mais de la propagande politique.

Je ne pense pas qu’il soit possible de dégager à partir de ces expériences une théorie de l’insurrection anticommuniste ayant quelque originalité : les rares écrits américains consacrés à l’Amérique centrale sous cet angle sont des manuels techniques. La résistance afghane, née d’une insurrection spontanée, exprime le refus d’une écrasante majorité des populations afghanes à subir à la fois le régime de Kaboul et l’occupation soviétique. Les contras dont le noyau initial est formé de so-mozistes sont sans doute, sur le plan militaire, la plus médiocre troupe de combattants irréguliers des quatre dernières décennies. Sur le plan politique ils n’ont guère le soutien de la population et il est hors de question qu’ils puissent ravir le pouvoir aux sandinistes. Leur résultat le plus notable est d’avoir réussi à obliger le gouvernement de Managua à une mobilisation politique et militaire qui n’a fait qu’accroître les difficultés économiques du pays et à renforcer les lois d’exception.

Le cas angolais est différent: l’Unita de Jonas Savimbi jouit d’une légitimité anticoloniale — contrairement au Rena-mo du Mozambique. Aidé par l’Afrique du Sud dès 1977-1978 et depuis 1986 par les Etats-Unis, l’Unita est une organisation solide, efficace et motivée. Le modèle organisationnel adopté par J. Savimbi est — sans l’idéologie — celui du “marxisme-léninisme”. Même s’il n’y avait pas, d’un côté et de l’autre, le conflit Est-Ouest et les ingérences régionales, il y aurait dans le cadre interne de l’Angola lui-même un problème ethnique concernant la participation au pouvoir politique des Ovimbundus, groupe le plus important du pays aujourd’hui écarté du pouvoir.

Les guérillas “marxistes-léninistes” continuent, de par le monde, à être actives et remarquablement organisées. C’est le cas du F.P.L.E. de l’Erythrée, le plus extraordinaire des mouvements combattants des quinze dernières années. Le “Sentier lumineux” du Pérou, idéologiquement aberrant à force de dogmatisme et d’analyses réductrices, est une organisation disciplinée et très difficile à démanteler, tant à la campagne, dans les provinces andines méridionales, qu’à Lima. Quant aux maquis philippins de la Nouvelle armée du peuple, ils feront, j’en suis sûr, parler d’eux dans les années à venir car l’avenir des Philippines pour la prochaine décennie est celui de la guerre civile.

Le temps n’est plus où les guérillas anticolonialistes débouchaient presque toutes sur l’indépendance par le truchement de la négociation. Les luttes dans les pays nouvellement indépendants sont très âpres et aucun gouvernement n’est prêt à accorder même une autonomie, à moins d’y être absolument contraint. Quant à la conquête du pouvoir, elle n’est rien d’autre qu’une lutte à mort.

La guérilla retrouve son caractère classique, celui d’une guerre irrégulière destinée à saigner l’adversaire, non à le vaincre. Pour les mouvements armés qui se situent en marge du conflit Est-Ouest et n’ayant pas d’alliés régionaux, il n’existe guère de soutien politique dans les pays du tiers-monde, plus prompt à dénoncer l’Occident que ses propres injustices.

La guérilla, à l’heure actuelle, apparaît surtout comme une très longue épreuve de volonté sans perspective de déboucher sur la victoire. La contre-insurrection, compte tenu de ses moyens matériels, peut même, avec une base sociale relativement étroite, tenir en échec la guérilla tant que l’Etat est déterminé à faire face.

Les guérillas aujourd’hui ne sont pas moins nombreuses qu’il y a vingt ans. En Amérique latine, les guérillas sont actives dans quatre pays : Salvador, Nicaragua, Pérou, Colombie. En Afrique, dans une demi-douzaine: Polisario dans l’ex-Sahara espagnol, Angola, Mozambique, Ethiopie, Soudan. Mouvements palestiniens et kurdes au Moyen-Orient ; résistance afghane, Birmanie, Cambodge, Timor-est Philippines sont les principales guerres irrégulières d’Asie.

Depuis deux décennies, les terrorismes qui, lorsqu’ils sont l’exclusive technique utilisée par un groupe, ne sont qu’un substitut à la guérilla, sont mieux couverts par les médias que les guérillas. C’est qu’ils ont bien souvent pour théâtre ou pour cible l’Occident.
Les échecs des guérillas rurales, inspirées du foco cubain en Amérique latine, avaient amené Carlos Marighella au Brésil et les Tupamaros en Uruguay à prôner la “guérilla urbaine”. La stratégie des Tupamaros consistait, à travers la spirale vîolence/répression, à démontrer aux masses le caractère fondamentalement répressif de l’Etat. Mais les Tupamaros furent confrontés au dilemme que rencontre toute organisation clandestine, entre mobiliser et encadrer tout en restant clandestine. Dans la pratique, les Tupamaros, progressivement isolés, finissent par provoquer la venue au pouvoir d’une dictature d’extrême droite renversant le régime démocratique qu’ils combattaient.

De même échouent les sectes à caractère idéologique des pays industriels démocratiques : Weathermen aux Etats-Unis, Fraction Armée Rouge en Allemagne Fédérale, Brigades Rouges en Italie, Action Directe en France, fondées également sur la présupposition que l’Etat capitaliste démocratique est intrinsèquement répressif et que l’action violente dévoilera cette évidence aux yeux des masses.

C’est en 1968 qu’apparaît, avec le détournement des avions de la compagnie israélienne El Al par le Front Populaire de Libération de la Palestine de Georges Habache, le terrorisme publicitaire. L’incapacité des organisations palestiniennes à mener des opérations en territoire occupé provoque le transfert de la lutte sur le terrain des médias, par l’utilisation d’opérations transétatiques. Le théâtre essentiel de ces opérations est l’Europe occidentale, géographiquement proche, d’accès facile et surtout dotée de médias démocratiques répercutant volontiers le spectaculaire.

Cette innovation est très vite imitée par de nombreux groupes n’ayant pas, comme les Palestiniens ou les Irlandais par exemple, de base de masse. Forme la plus violente de la guerre psychologique, les terrorismes peuvent être divisés en trois catégories 1 :
— sectes idéologiques en pays industriels,
— organisations fondées sur un problème de minorités (Irlandais, Basques, etc.),
— terrorismes transétatiques.

Cette dernière catégorie est la plus importante dans la mesure où de nombreux groupes appuyés et parfois manipulés par des Etats (principalement l’Irak hier et aujourd’hui la Syrie, l’Iran, la Libye) pratiquent un terrorisme de diplomatie coercitive.
Pour l’observateur des conflits irréguliers, l’utilisation du terrorisme n’est nullement nouvelle. De nombreux mouvements de libération ont usé du terrorisme (mouvement sioniste, F.L.N. algérien, etc.) en tant que technique d’appoint. La nouveauté chez une partie des groupes terroristes d’aujourd’hui est l’utilisation exclusive du terrorisme et le fait de n’avoir pas à tester la validité d’une ligne politique en cherchant à gagner l’adhésion organisée d’une population. En ce sens, les groupes terroristes sans base de masse et opérant grâce à l’appui circonstanciel d’un Etat se rapprochent de la figure du bandit ou du mercenaire.

Les reportages ici réunis couvrent la période 1966-1987. Certains sont inédits. D’autres ont été publiés et sont la version journalistique d'ouvrages plus substantiels.
Dans mes écrits, la guerre de guérilla occupe une place très importante, de Lutte armée en Afrique (1967) à Terrorismes et guérillas (1985). J’ai observé, sur le terrain, durant plus de deux décennies, nombre des plus importants conflits irré-. guliers en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine : Guinée-Bissau, Vietnam, Colombie, Jordanie et Liban avec les divers mouvements palestiniens, Erythrée, Kurdistan iranien, Afghanistan, tant avec les islamistes qu’avec les musulmans traditionalistes, Amérique centrale, Angola, Pérou, Philippines.

J’ai vécu, au total, plus d’une année et demie dans des guérillas sur trois continents.
Contrairement aux autres Occidentaux, Français, Britanniques et Américains, je ne suis pas un spécialiste de la contre-insurrection mais de l’insurrection. J’ai toujours vu, vécu, la guérilla non du côté des forces de l’ordre mais de ceux qui luttent contre l’Etat et cherchent, en général, à s’y substituer.
J’occupe, pour cette raison, et compte tenu de ma longue et multiple expérience de théoricien de terrain, une place à part et probablement unique.
L’éventail des expériences que j’ai étudiées recouvre à la fois des luttes anticolonialistes, des mouvements marxistes-léninistes opposés à des Etats indépendants, des maquis de groupes minoritaires cherchant à arracher une autonomie et des mouvements combattant un Etat se réclamant du marxisme-léninisme.

Mes écrits, qu’il s’agisse d’expériences particulières ou de textes plus théoriques comme Stratégies de la guérilla ou Terrorismes et guérillas sont à la fois lus ou étudiés dans divers maquis comme à l’Ecole Supérieure de Guerre ou à Fort Braggs.
Comme tous ceux qui sont devenus théoriciens de la guerre de guérilla — la forme de conflit la plus usitée au cours des quarante dernières années — je n’ai pas étudié cette technique à l’école. Mes universités à cet égard ont été le terrain et l’étude personnelle.
Ce n’est d’ailleurs pas de façon délibérée que je suis graduellement devenu un spécialiste de la guérilla et, d’une façon plus générale, des conflits irréguliers.

L’esprit du temps, la place importante et quelque peu mythifiée de la guerre de guérilla durant la période anticoloniale, un goût marqué pour l’action, une longue familiarité avec la nature, la capacité de vivre de peu avec satisfaction, une obscure attirance pour la guerre de partisans sans doute liée à l’enfance, ont certes joué leur rôle.
Mais j’ignorais en 1963, lorsque je proposai à Amilcar Cabrai de me rendre dans les maquis de Guinée-Bissau, que je deviendrais, une quinzaine d’années plus tard, un des rares spécialistes de ce type de conflit.

Une première tentative au printemps de 1964 se solda par un échec. Je venais de rentrer à Paris après plus d’une année de séjour en Algérie indépendante, plaque tournante à l’époque de tous les mouvements anticolonialistes africains. Amilcar Cabrai m’invita à Conakry où nous nous étions connus au cours de l’été 1962.
L’insurrection contre le pouvoir portugais en Guinée-Bissau venait de remporter d'importants succès militaires. Cabrai avait lancé une vingtaine d’invitations à la presse internationale. Seuls deux journalistes de l’agence chinoise et moi-même avions répondu à l’appel. L’opération, destinée à faire connaître la lutte armée en Guinée-Bissau contre les forces coloniales portugaises n’avait de sens que si elle était couverte par un éventail d’opinions point trop étroit. Recevoir, au fort du conflit sino-soviétique, deux journalistes chinois et moi-même pour représenter la presse internationale était absurde. La visite fut remise.

Je restai cependant quelque temps en Guinée-Conakry, à voir fonctionner l’école de cadres, à discuter avec la direction du Parti, les cadres moyens, à observer l’organisation de l’insurrection.
En 1966, A. Cabrai me proposa de revenir. J’entrai dans les maquis de Guinée-Bissau, sachant du pays, de son histoire, de ses ethnies et du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (P.A.I.G.C.) tout ce qu’un étranger pouvait en savoir avec la ferme intention de décrire la sociologie d’un maquis vu de l’intérieur.

L’intérêt d’un maquis réside dans l’organisation qu’un mouvement donné parvient à mettre en place pour entraîner et encadrer une société — ou une partie de celle-ci.
Lutte armée en Afrique (1967) relate comment cette organisation fut mise en place par le P.A.I.G.C. Frank Kitson, l’un des meilleurs spécialistes britanniques de la contre-insurrection, salua dans Low Intensity Operations 2 cette contribution éclairant les techniques d’implantation d’un mouvement insurrectionnel. Les compliments les plus sincères sont souvent ceux des gens d’en face.

La guerre du Vietnam battait son plein en 1967 lorsque je me rendis à Hanoï par Pnomh Penh et Vientiane. Au Sud, la “pacification”, malgré la présence d’un demi-million de soldats américains, ne parvenait pas à écraser l’insurrection. Au Nord, l’escalade aérienne, commencée en 1965, ne faisait pas plier Hanoï. Comment le Nord-Vietnam parvenait-il à résister malgré des bombardements plus massifs que ceux de la seconde guerre mondiale ? Telle est la question à laquelle j’étais intéressé à trouver réponse en enquêtant, seul étranger à le faire, dans des villages du delta tonkinois, la plus peuplée des régions du Nord-Vietnam.

Mon enquête Les Paysans du Nord-Vietnam et la guerre parut au lendemain de mai 1968 dans une atmosphère tout naturellement centrée sur l’hexagone et ne fut guère lue en français. Mais l’édition anglaise chez Penguin, plusieurs fois rééditée, me porta vers les universités américaines: Yale, Harvard, Berkeley, Stanford, Comell, U.C.L.A., Princeton où le Vietnam était la grande affaire.

Mon enquête en Colombie (1968) fait suite à ma participation à la Conférence de l’organisation de solidarité latino-américaine (O.L.A.S.) tenue à La Havane en été 1967 où je critiquai, en vain, la théorie du foeo, alors vérité officielle à Cuba. Elle illustre le pourquoi des échecs des guérillas latino-américaines au cours des années soixante.
Les textes publiés sur la résistance palestinienne en 1969-1970 et aux divers mouvements qui la composent cherchaient à montrer que la Palestine, contrairement aux slogans d’extrême gauche de l’époque, n’était pas le Vietnam, et que la racine du conflit résidait dans le heurt de deux faits nationaux refusant de se reconnaître mutuellement en tant que tels.

Au fil des années j’ai cherché à conceptualiser mes expériences de terrain. A mieux mesurer l’importance de ce qu’on appelle en jargon les conditions objectives tout en faisant la part du volontarisme, cette vertu nécessaire mais qui ne peut se substituer à toutes les carences. Surtout à une époque où la lutte armée était non seulement sacralisée par certains courants et mécaniquement porteuse de victoire parce que baptisée “guerre du peuple”, je prenais le risque d’en analyser, à partir d’expériences concrètes, les faiblesses et les limites.

Après la période des guérillas anticoloniales, je me suis plus particulièrement intéressé aux luttes années des minorités, problème souvent central de maints pays du tiers-monde (Erythrée, Kurdes d’Iran, etc.). C’est à la fin des années soixante-dix que j’ai publié Stratégies de la guérilla — peu avant l’intervention soviétique en Afghanistan. Celle-ci marque un tournant. Pour la première fois, non seulement les troupes soviétiques intervenaient dans un pays n’appartenant pas au Pacte de Varsovie, mais étaient confrontées — ce qui ne leur était pas arrivé depuis les années vingt — à une guerre de guérilla.

Je tenais à être témoin de la résistance afghane. Dès le printemps 1980, tandis que les cols étaient ouverts depuis peu, j’organisai mon voyage ; une demi-douzaine d’observateurs tout au plus m’avaient précédé. Entrer en Afghanistan me prit du temps. Quatre tentatives — avec le Jamiat, le Hezb de Y. Khalis, le “Harakat”, etc. — échouèrent parce que les Afghans ne tinrent pas leur promesse de départ.

Le fait d’écrire à la fois pour le Times de Londres, le New York Review of Books et le Nouvel Observateur ne paraissait pas éveiller plus d’intérêt chez les Afghans des bureaux de Peshawar que si j’avais été l’envoyé spécial de la Feuille d’avis de Neuchâtel. Mais la cinquième tentative fut la bonne. Mes deux premiers séjours en Afghanistan furent très brefs. Mais le troisième, en 1982, dans la vallée du Panchir durant une des offensives soviétiques complète utilement mon évaluation de la résistance : une guérilla massive, spontanée mais mal organisée et sans stratégie — à l’exception de Mahsoud au Panchir — qui pratiquait comme je l’ai écrit un “détournement du léninisme”. La perspective pour les Afghans était de durer le plus longtemps possible.

Quant aux Soviétiques, s’il leur apparaît que l’investissement de l’Afghanistan fut une erreur, il leur est bien difficile de se retirer après un échec et pouvoir conserver au pouvoir leurs protégés de Kaboul.
Contrairement au climat d'optimisme des milieux de gauche et aux craintes des courants conservateurs concernant l’extension révolutionnaire en Amérique centrale, mon enquête au Salvador, Guatemala, Honduras de 1982 exprimait plus que des réserves sur la capacité de triompher du Front Fara-bundo Marti. La situation socio-économique du Mexique me paraissait le problème le plus grave de la région. Cela demeure toujours le cas.

J’ai répondu en 1985 à une invitation de Jonas Savimbi, désireux de me faire jauger la qualité organisationnelle de son mouvement. Rien ne vaut l’enquête de terrain et pas d'expérience où je n ’ai dû soit abandonner quelque idée reçue, soit apprendre quelque chose de neuf. Cinq semaines, du sud du pays jusqu’au chemin de fer de Benguela, m’ont convaincu de la solidité de l’Unita, de la qualité de ses cadres et du talent d’organisateur de son dirigeant. Comme le signalait Gerald Bender, le meilleur spécialiste américain de l’Angola, ni le M.P.L.A. au pouvoir à Luanda, ni l’Unita ne sont satisfaits de leurs alliés respectifs mais ils n’ont pas d’autre choix.
Les maquis encore peu connus de la Nouvelle armée du peuple (N.P.A.) des Philippines, contactés en ville et à la campagne lors de la trêve du début de 1987, m’apparaissent, pour la décennie à venir, devoir cristalliser un des points de tension importants en Asie orientale.
Toutes les conditions qui provoquent le déclenchement des insurrections : oppression étrangère, discriminations, injustices sociales, crises, etc., sont à l’œuvre en ce siècle finissant et les conflits irréguliers, au cours des années à venir, ne feront que se multiplier.

Montréal-Paris, 1987.

1. Je ne traite pas ici du terrorisme d’Etat qui, de loin, est celui qui fait le plus de victimes.
2. Faber and Faber, Londres, 1971, p. 35-38.



Introduction

1973:
Le mythe du caractère invincible des guérillas

Tandis que certains éléments conservateurs, en France par exemple durant la guerre d’Algérie, aux Etats-Unis pendant la guerre du Vietnam, n’auront cessé de prétendre que toute guerre révolutionnaire peut être victorieusement combattue (allant même jusqu’à confondre le problème politique et les questions militaires), une fraction importante de l’extrême gauche internationale diffusait ou élaborait le mythe de l’invincibilité de la guérilla. Les exemples à l’appui de l’une et l’autre thèse ne manquaient pas. Du côté des théoriciens ou des tenants de la contre1 insurrection, on se prévalait, à juste titre, de la liquidation de la résistance grecque au lendemain de la seconde guerre mondiale, de celle des Huks aux Philippines ainsi que de la patiente réduction de l’insurrection malaise L Les partisans de la guérilla — ou de la guerre populaire — pouvaient, de leur côté, citer l’exemple de la révolution chinoise, de la première guerre d’Indochine, dont Diên Biên Phû fut la conclusion, du succès des guérilleros castristes ; le F.N.L. du Vietnam du Sud, enfin, ne tenait-il pas tête à la plus formidable puissance militaire du monde ?

C’est au tout début des années soixante que le mythe de l’invincibilité des guérillas a pris corps. Les échecs de la Grèce, des Philippines et de la Malaisie étaient loin, soit dans l’espace, soit dans le temps. Aussi le mythe se propagea-t-il grâce notamment à la diffusion des écrits militaires de Mao-Ze-Dong, de la facile victoire des castristes, du retentissement des thèses de…

1. Robert Thompson, Defeating Communist Insurgency, Chatto and Windus, Londres, 1967.




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