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Être Arménien en Turquie


Auteur : Hrant Dink
Éditeur : Fradet Date & Lieu : 2007, Clamecy
Préface : Etyen Mahçupyan Pages : 134
Traduction : ISBN : 978-2-909952-17-8
Langue : FrançaisFormat : 130x205 mm
Code FIKP : Liv. Fr.Thème : Politique

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Être Arménien en Turquie

Être Arménien en Turquie

Hrant Dink

Fradet

«...oui, je peux me voir dans l'inquiétude et l'angoisse d'une colombe, mais je sais que dans ce pays les gens ne touchent pas aux colombes.

Les colombes peuvent vivre en plein coeur des villes, au plus chaud des foules humaines. Non sans crainte évidemment, mais avec quelle liberté !»

Ainsi se terminait le texte que Hrant Dink, journaliste turc d'origine arménienne, fit parvenir le 18 janvier 2007 au magazine Radikal 2 qui s'apprêtait à le publier. Le lendemain Hrant Dink était assassiné en plein coeur d'Istanbul devant le siège de l'hebdomadaire Agos dont il était le rédacteur en chef.

Être Arménien en Turquie réunit des textes de Hrant Dink. C'est en homme libre que l'auteur développe une pensée originale autour d'un principe : «vivre ensemble". Farouche opposant à toutes les formes de nationalisme et de communautarisme, il souhaitait contribuer à une réconciliation entre Turcs et Arméniens. Et, d'une façon plus large, il aspirait à une Turquie véritablement démocratique où tous — Turcs, Arméniens, Kurdes et autres minorités — vivraient ensemble en paix.

Cet ouvrage a été réalisé avec le concours de l'association Turquie Européenne, de l'hebdomadaire Agos et de Baskın Oran, politologue turc. La préface est d'Etyen Mahçupyan qui a succédé à Hrant Dink à la tête de la rédaction d'Agos.



PREFACE

L'autre jour, ce 19 janvier, j'ai perdu mon coeur...

Je ne me rappelle plus comment on s'était rencontré. Curieusement Hrant non plus ne s'en souvenait pas. Je ne sais pas ce que nous avions ressenti l'un à propos de l'autre, ni ce que nous avions pensé.

Même en faisant un effort, nous n'avions pas su retrouver les traces de nos premières impressions au sujet de cette rencontre qui date d'une dizaine d'années. C'est comme si nous avions créé un lien si dense qu'il s'était cristallisé en effaçant subitement le passé. Nous avions vécu notre amitié comme un «don du ciel», indépendant de notre volonté, et nous avions choisi d'en jouir sans trop nous poser de questions. Lors de nos déplacements et durant les causeries amicales, lorsqu'on nous faisait remarquer à quel point nos caractères étaient différents en dépit de l'intensité de notre relation, Hrant se faisait un plaisir de faire taire les gens avant de déclarer solennellement : «Lui, c'est mon cerveau, et moi je suis son coeur.»

Hier, j'ai perdu mon coeur... Non seulement ceux qui l'ont connu, mais même ceux qui ont vu Hrant ne serait-ce qu'une seule fois à la télévision pouvaient se rendre compte de l'immensité de ce coeur-là. Si aujourd'hui nos coeurs ont cessé de battre en le voyant partir, c'est parce que le sien était suffisamment profond pour tous nous contenir. La force de Hrant venait de sa capacité d'associer un tel coeur à son caractère de meneur d'hommes, à son courage et à son intégrité. Mais ce qui faisait la particularité unique de Hrant était essentiellement sa singulière sincérité, si difficile à appréhender pour certains. Une sincérité que cette société avait perdue depuis longtemps, qui gênait quand on la lui rappelait et qui lui faisait même peur quand elle devait l'affronter...

C'est à travers cette particularité que Hrant nous a montré à tous ce que signifiait une attitude pleinement intègre. Il nous a fait ainsi comprendre le sens d'être «soi-même» et, en fait, il nous a permis de mieux saisir notre propre sensation d'oppression. C'est pour cela qu'il n'est pas si facile de s'incorporer Hrant. C'était l'homme dont l'existence même et l'attitude si franchement humaine suffisaient à faire honte à la Turquie...

Par ailleurs, durant toutes ces années, au fur et à mesure que je côtoyais Hrant et suivais ses activités, mon propre coeur s'agrandissait en en ressentant les effets thérapeutiques et le bonheur de retrouver notre condition humaine, à l'image de millions d'autres personnes. Étant un peu le «grand frère» en raison de notre différence d'âge et de caractère, j'ai pourtant cessé d'être ce premier enfant de la famille un peu renfermé sur lui-même, taciturne et asocial, pour finir par ressembler à mon «petit frère». J'ai ainsi beaucoup profité de son assurance, de son calme et surtout de son honnêteté polissonne. Mais c'est juste à ce moment-là, juste au moment où mon coeur grandissait, que je l'ai perdu, ce coeur...

Désormais, je n'ai plus la même assurance. Je ne suis pas sûr de pouvoir aborder ce pays, cette société, les gens d'ici avec un aussi grand coeur... Je ne peux plus éviter de me poser la question de savoir si je vis dans une société qui n'a pas été capable d'accepter l'existence de Hrant, qui n'a jamais été digne des Hrant illustres ou inconnus de toutes les identités, une société qui voulait à tout prix, quitte à en oublier sa propre humanité, s'approprier cette terre à la culture de laquelle elle était pourtant étrangère. Lorsqu'il avait accepté d'être transformé en une colombe farouche, Hrant disait qu'il avait confiance dans le fait que, en ces terres, on ne touche pas aux colombes. Pourtant, cette société n'a cessé de maltraiter les colombes...

Elle les a déportées, a broyé leur culture, les a même carrément tuées... Et Hrant, bien entendu, le savait mieux que quiconque... Mais ce coeur... ah ce coeur !...

Moi je n'ai pas le coeur de Hrant. C'est pour cela que je n'ai plus la même assurance. Certes, je vois bien qu'il n'est pas mort pour rien, qu'il ne sera pas mort en vain... Car le sang de Hrant a d'ores et déjà éclaboussé tout le monde... Nul ne peut désormais se vanter d'être sans tache ou sans reproche, ni le gouvernement, ni l'armée, ni la justice, ni la sûreté, ni les autres institutions comme les universités, les medias ou les milieux d'affaires. Ceux qui prétendaient préserver leur propreté, qui gardaient le silence doivent désormais se dépatouiller avec le sang de Hrant qui a giclé sur eux. C'est l'heure du test de sincérité, de cette chose que Hrant avait et qui manquait cruellement à cette société. C'est l'heure de vérité pour l'humanité de la Turquie... Et c'est peut-être une excellente occasion pour se débarrasser de cette identité qui se façonne dans la gloriole, la vantardise et l'immaturité, une occasion pour la recréer de toutes pièces, pour la guérir... Si l'identité majoritaire d'un pays a un penchant pour la violence, si le dépositaire de ces terres n'est même pas disposé à laisser vivre les colombes de son propre jardin, cela veut dire que ces terres sont malades. Et la Turquie est malade. C'est avec un grand coeur que j'ai toujours concentré mon regard sur les efforts de guérison. Mais aujourd'hui, je ne vois plus que la maladie. C'est plus fort que moi...

C'est parce que j'ai perdu mon coeur, l'autre jour, ce 19 janvier 2007...

Etyen Mahçupyan
21 janvier 2007



L’éditorial,

Broyé par les machines follement emballées des passions identitaires antagonistes, Hrant Dink, journaliste turc d'origine arménienne, avait créé en 1996 l'hebdomadaire Agos comme la flamme bien fragile d'un espoir pour son pays avec ses diverses composantes. Espoir insensé ? Toujours est-il que Hrant Dink l'a payé de sa vie.

Son assassinat, le 19 janvier 2007, suscita une vive emotion en Turquie et dans le monde entier. A Istanbul, plus de 100 000 personnes se déplacèrent pour ses funérailles, brandissant des pancartes sur lesquelles figuraient sa photo ou des slogans — «Nous sommes tous Hrant», «Nous sommes tous des Armeniens» — en turc, en armenien ou en kurde.

Au-delà de cette émotion, nous nous sommes attachés, à travers cet ouvrage, à restituer le plus fidèlement possible la pensée et la personnalité de cet homme d'exception. Et comment y parvenir sinon en s'appuyant sur ses propres écrits ? En donnant aussi la parole à ses deux amis et complices, Etyen Mahçupyan, qui a pris sa succession à la tête d'Agos, et Baskın Oran, politologue turc qui s'exprime chaque semaine dans les colonnes d'Agos. Nous espérons qu'au fil des pages vous rencontrerez vous aussi l'homme avec sa sensibilité à fleur de peau et son aversion profonde pour l'injustice.

Hrant Dink était un homme libre qui avait au cours de sa vie développé une pensée originale autour d'un principe : «vivre ensemble». Farouche opposant à toutes les formes de nationalisme et de communautarisme, il souhaitait contribuer à une réconciliation entre Turcs et Arméniens. Et, d'une façon plus large, il aspirait à une Turquie véritablement démocratique où tous — Turcs, Arméniens, Kurdes et autres minorités — vivraient ensemble en paix.
Etre Aménien en Turquie n'aurait pas pu voir le jour sans le concours actif de l'association Turquie Européenne créée en 2004 sous la présidence de Reynald Beaufort. Particulièrement sensible au combat que menait Hrant Dink en faveur d'une Turquie multiculturelle, Turquie Européenne s'en etait fait l'écho depuis quelque temps déjà à travers son site Web (www.turquieeuropeenne.org).

Ont notamment participé à la réalisation de cet ouvrage (traduction, relecture, rédaction) : Reynald Beaufort, S. Estèbe, Neslihan Ibeçoğlu Beaufort, Laurent et Nicole Massiani, François Skvor, Geoffrey Vaillant.

Coordination : Reynald Beaufort, Dominique Fradet, François Skvor.

Nous remercions Baskın Oran, Etyen Mahçupyan et l'hebdomadaire Agos pour leur aide et leur soutien.

L'éditeur

N. B. Les textes introductifs à certains chapitres ainsi que les notes ont été réalisés par nos soins pour la présente édition en langue française.



Note concernant les mots turcs reproduits dans leur alphabet d'origine

c se prononce «dj»
ç se prononce «tch»
e se prononce «è»
ğ a pour effet d'allonger la voyelle qui précède
h est un «h» aspiré
ö se prononce «eu» r est un «r» roulé
ş se prononce «ch»
ı est une voyelle intermédiaire entre «i» et «é»
u se prononce «ou»,
ü se prononce «u»




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