
Les Peuples Déportés d'Union Soviétique
Jean-Jacques Marie
Editions Complexe
Lorsque meurt Staline, les "peuplements spéciaux", c'est-à-dire les peuples qu'il a fait déporter de 1937 à 1951, rassemblent autant de victimes que les camps de concentration du Goulag : un peu plus de 2 700 000 personnes. A part l'absence de barbelés et de miradors, leurs conditions de vie ne se différencient guère de celles des détenus des camps. L'ouverture partielle des archives russes permet aujour¬d'hui de se faire une image assez précise de ce gigantesque transfert meurtrier dont les conséquences empoisonnent toujours l'existence de l'ex-URSS : bouleversement de l'équilibre des régions d'accueil, revendications des peuples déplacés, décimés et pillés, réactions des nouveaux colons, manœuvres dilatoires de l'appareil dirigeant, répres-sion policière, voire pogromes, ont, depuis la "réhabilitation" officielle en 1957 de ces peuples condamnés pour trahison collective, constitué un cocktail plus que jamais explosif.
Agrégé de l'Université, Jean-Jacques Marie est spécialiste de l'Union soviétique. Auteur de Le Trotskysme (Flammarion) et de Staline (Seuil), il a écrit, en collabora-tion avec G. Haupt, Les Bolcheviks par eux-mêmes (Maspéro). Il a également publié aux éditions Complexe Les Derniers Complots de Staline, paru dans la collection La Mémoire du Siècle.
Sommaire
Introduction / 9
Le Boomerang des Deportations / 13
Un Second Goulag / 17
Les Premiers Cobayes / 21
Les Precurseurs : les Coreens / 25
Les Allemands Sovietiques / 35
Les Premiers Fruits Amers de la Victoire :
La Déportation des Karatchaïs et des Kalmouks / 57
Un Demi-Million de Tchetchenes-Ingouches / 71
Le Tour des Balkars / 85
La Troisieme Grande Operation :
Les Tatars de Crimee / 93
La République juive de Crimée ? / 96
Le ratissage continue :
Grecs, Bulgares, Arméniens / 105
Le Nettoyage Des Frontieres / 111
Terres d’Accueil et d’Asile / 129
Le Demi-Retour / 137
Retour à la Terre Interdite / 149
L’annonce du retour / 155
La Crimée contre les Tatars ? / 160
Retours Impossibles / 165
La Volga ou la République fédérale ? / 169
Bilans Sans Perspectives / 179
Notes / 189
Chronologie / 197
Bibliographie Sommaire / 201
Index / 203
INTRODUCTION
Pendant longtemps la gigantesque opération de déportation des peuples décidés par Staline au cours de l’hiver 1943-44 et du printemps 1944 et mise en œuvre par Béria n’a guère été connue que par la lutte publique engagée par les Tatars de Crimée à dater de 1966 pour le retour dans leur patrie. Khrouchtchev y avait fait allusion dans son célèbre rapport « secret », prononcé lors d’une séance à huit clos au XXe congrès du Parti Communiste de l’URSS en février 1956, mais en autorisant le retour dans leur patrie de cinq des peuples déportés par Staline, il avait habilement réussi à occulter le problème. Et à la grande déception des Tatars, leur lutte, malgré son caractère de masse exceptionnel, n’eut que peu d’échos en dehors des frontières de l’Union Soviétique et s’éteignit peu à peu au cours des années 1970. La publication en 1979 d’un ouvrage de l’historien Alexandre Nekritch, très documenté malgré la fermeture des archives, ne change pas grand chose à ce désintérêt.
La glasnost proclamée en 1986 a, à la fois, réveillé les aspirations des peuples déportés au retour dans leur patrie, entrouvert les archives, et permis la publication d un grand nombre de souvenirs de déportés ou d’enfants de déportés survivants. L’une des œuvres qui fît alors le plus de bruit en URSS, Un nuage d’Or1 sur le Caucase d’Anatoli Pristavkine, est une sorte de roman documentaire historique, consacré à la déportation des Tchétchènes, qui fit pleurer un public pourtant habitué aux tragédies.
L’effondrement du PCUS en août 1991 a élargi un peu plus l’accès aux archives dont un certain nombre ont été publiées dans des revues ou dans des recueils divers ; le plus connu est celui de l’historien Bougaï : Il faut les déporter ! publié en 1992 par les éditions Droujba Narodov. La fiabilité de ces archives est globalement incontestable puisqu’il s’agit de rapports secrets ou ultrasecrets à la hiérarchie. Mais la bureaucratie stalinienne et la bureaucratie nazie, similaires par bien des aspects, ont par ailleurs d’assez grandes différences : l’une d’entre elles est que la brutalité tâtillonne peut coexister avec une sorte de laisser-aller, d’acceptation plus ou moins résignée du désordre qu’on n’imagine guère dans l’appareil bureaucratique nazi. Et l’on peut trouver à quelques semaines de distance des rapports du même lieutenant ou major du NKVD donnant, sans explication, des chiffres sensiblement différents sur le même camp ou sur le même « peuplement spécial ». La dissimulation, le truquage, la volonté de se protéger à tout prix, propres à toute bureaucratie, atteignent ici des dimen-sions inhabituelles. Mais cela ne change rien à l’ordre de grandeur des chiffres et à l’éclairage fourni sur la nature du phénomène lui-même. À condition de savoir décrypter les documents, c’est même là sans doute un élément supplémentaire d’authenticité ou de véracité historiques.
Les documents d’archives ne permettent pas de répondre à la question : pourquoi ? L’accusation de « collaboration avec l’ennemi » - prise au sérieux par des historiens comme Alexandre Werth - n’est que le masque de la guerre civile permanente menée par Staline et la nomenclatura contre les peuples de l’URSS. À tous les échelons de l’appareil, chacun joue la comédie et justifie les mesures prises dans le strict respect des règles du jeu. Tartuffe ici est roi.
L’explosion de l’URSS a remis à l’ordre du jour l’histoire des déportations de 1943-44 (sans parler des transferts de peuples antérieurs) car elles ont été accompagnées de manipulations multiples (modifications de frontières, transfert de propriété, colonisation, etc.) aux conséquences plus actuelles que jamais. Ces transferts de peuples ont provoqué des blessures bien loin d’être cicatrisées et qu il est aisé de raviver à l’occasion.
Les déportations de masse commencent en 19292 : suscitées par la résistance paysanne, elles frappent autour d’un million et demi de paysans étiquetés koulaks, c’est-à-dire « paysans riches », souvent sans autre fondement que leur attitude politique face à l’avalanche de la collectivisation totale ; ils sont déclarés « koulaks » même s’ils n’ont rien, même s’ils sont membres du parti communiste, même s ils ont combattu dans l’Armée rouge pendant la guerre civile. On les déporte par familles entières pour l’essentiel au sud de la Sibérie et au nord du Kazakhstan. Les survivants de ces longs voyages dans des wagons à bestiaux sont lâchés dans la nature sans rien et sont astreints au régime dit des « peuplements spéciaux » qui sera étendu aux peuples déportés, c’est-à-dire privés de tout droit.
Ces « peuplements spéciaux » ont ainsi une double fonc-tion : ils constituent un moyen de briser une résistance poli-tique et de renforcer le système de contrôle policier en livrant une main-d’œuvre quasiment gratuite à l’appareil policier. Ce système complète celui du Goulag mais il en diffère par son objectif immédiat : le Goulag accueille les droits communs et les détenus politiques, même si ces derniers n’ont assez souvent rien à voir avec 1 étiquette poli-tique qu’on leur colle sur le dos, sans parler des accusations portées contre eux. Les « peuplements spéciaux » frappent d’abord des communautés entières (familles, villages, de-main peuples) et sont un moyen de coloniser des régions plus ou moins désertiques que l’enthousiasme de commande ne saurait peupler. À la différence enfin du Goulag, système clos, fermé sur lui-même, les « peuplements spéciaux » sans barbelés ni miradors sont partiellement ouverts sur l’extérieur et bouleversent l’équilibre ethnique des régions où ils sont installés. Ils sont donc un excellent moyen de diviser les peuples en attisant entre eux des haines artificielles.
Le Goulag, au plus haut moment de son extension, dans les années 1950, gérait autour de 2 700 000 détenus ; par un étrange parallélisme les « peuplements spéciaux » au même moment comptaient eux aussi autour de 2 700 000 personnes... Ainsi les deux systèmes voisins aux fins com-plémentaires ont rassemblé en gros cinq millions cinq cent mille victimes. Nous sommes loin des chiffres fantastiques et fantasmagoriques avancés par Soljénitsyne et repris comme parole d’évangile par de nombreux publicistes, essayistes ou historiens. Mais il est vrai que L’Archipel du Goulag se présente comme un « essai d’interprétation lit-téraire » du phénomène, et que, par ailleurs, cette différence ne change que l’ampleur du phénomène concentrationnaire stalinien et non sa nature : un système terroriste d’exploitation du travail forcé et d’oppression destiné à pallier les échecs économiques et sociaux, trop visibles aux yeux des intéressés, du socialisme dans un seul pays, puis dans plusieurs.
Le Boomerang des Déportations
L’invasion de la Tchétchénie par l’armée russe en décembre 1994 et la résistance acharnée opposée par le petit peuple montagnard ont ramené l’attention sur un phé-nomène longtemps occulté : la déportation de peuples entiers par Staline de 1937 à 1945.
La répression sanglante et aveugle, les arrestations mas-sives, les aveux fantasmagoriques arrachés par la torture, les grands procès truqués de Moscou, les longs convois de détenus partant pour les camps, la chasse aux trotskystes réels ou inventés lancée par Staline, la liste interminable des camps de travail et de mort (Kolyma, Vorkouta, Kar- lag, Norilsk, etc.), ne sont pas en effet les seuls traits carac-téristiques de l’oppression stalinienne. Auteur - ou au moins signataire — d’une étude sur Le marxisme et la ques¬tion nationale publiée en 1913, premier commissaire du peuple aux Nationalités du gouvernement révolutionnaire de 1917, originaire lui-même du Caucase, Staline a, dès son accession au pouvoir en 1922, prêté une vive attention aux dangers que représentaient pour lui les aspirations nationales. En 1922 il s’est fait la main sur la Géorgie, après en avoir provoqué la conquête, et par la même occa¬sion sur les communistes géorgiens accusés par lui de nationalisme. Ce fut même l’occasion de son ultime et plus brutal conflit avec Lénine, avant la mort de ce dernier.
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Jean-Jacques Marie
Les Peuples Déportés d'Union Soviétique
Complexe
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Les Peuples Déportés d'Union Soviétique
Jean-Jacques Marie
Questions au XXeS
Texte inédit
La publication de cet ouvrage
a été encouragée par le Fonds d’Aide à l’Edition
de la Communauté française.
© Editions Complexe 1995
ISBN 2-87027-598-6
D/1638/1995/47
La photocomposition de cet ouvrage
a été réalisée par Tournai Graphic
Achevé d’imprimer
en octobre 1995
sur les presses
de l’imprimerie Campin
en Belgique (CEE)
En illustration de couverture :
Dessin original,
Adelin Guyot, 1995.
© Éditions Complexe 1995
SA Diffusion Promotion Information
24, rue de Bosnie
1060 Bruxelles
Collection dirigée par
Serge Berstein et Pierre Milza
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