
Le Tresor de Ziwiyè (Kurdistan)
André Godard
Joh. Enschedé en Zonen
Dans une inscription de la sixième année de son règne, Sargon II déclare qu’il a incendié Izirtu, la capitale du pays des Mannéens, et qu’il s’est emparé des villes de Zibiè et d’Armaid1). Il dit ailleurs, parlant du rebelle Ulusunu, le mannéen : “Izirtu, sa cite royale, Izibiè et Armid, ses puissantes forteresses, je les ai prises et je les ai incendiées”2). Or un trésor d’objets d’or, d’ivoire et d’argent a été récemment découvert à Ziwiyè, que l’on peut identifier avec l’ancienne Zibiè ou Izibiè, à une quarantaine de kilomètres à l’Est de Sakkiz, au Sud-Est du lac d’Urmiyè (actuellement Ridaiyè)3).
Le site de cette citadelle mannéenne est une colline isolée, sauf à l’Ouest, où elle est rattachée au massif montagneux voisin par un talus d’une vingtaine de mètres de hauteur (fig. 1 et 2). Son sommet, à 1825 mètres d’altitude, domine de 150 mètres une sorte de large avenue naturelle qui met en communication facile la vallée du Djaghatu et, par elle, le bassin du lac d’Urmiyè, avec la plaine de Garrus et les régions de Hamadhan ...
LE TRÉSOR DE ZIWIYÈ KURDISTAN
Dans une inscription de la sixième année de son règne, Sargon II déclare qu’il a incendié Izirtu, la capitale du pays des Mannéens, et qu’il s’est emparé des villes de Zibiè et d’Armaid1). Il dit ailleurs, parlant du rebelle Ulusunu, le mannéen : “Izirtu, sa cite royale, Izibiè et Armid, ses puissantes forteresses, je les ai prises et je les ai incendiées”2). Or un trésor d’objets d’or, d’ivoire et d’argent a été récemment découvert à Ziwiyè, que l’on peut identifier avec l’ancienne Zibiè ou Izibiè, à une quarantaine de kilomètres à l’Est de Sakkiz, au Sud-Est du lac d’Urmiyè (actuellement Ridaiyè)3).
Le site de cette citadelle mannéenne est une colline isolée, sauf à l’Ouest, où elle est rattachée au massif montagneux voisin par un talus d’une vingtaine de mètres de hauteur (fig. 1 et 2). Son sommet, à 1825 mètres d’altitude, domine de 150 mètres une sorte de large avenue naturelle qui met en communication facile la vallée du Djaghatu et, par elle, le bassin du lac d’Urmiyè, avec la plaine de Garrus et les régions de Hamadhan et de Kermanshah. C’est certainement cette situation avantageuse sur une grande route de l’antiquité qui explique l’aménagement de la colline de Ziwiyè en cette “puissante forteresse” dont parle Sargon. Il est évident qu’elle surveillait autrefois pour le compte d’Izirtu, dont les Annales assyriennes ne la séparent pas, toute la région située entre la vallée du Djaghatu et l’entrée des passes du Tundurtu Dagh.
Mais Izirtu?
Du sommet de l’ancienne forteresse, on voit, au Nord-Ouest, la large avenue dont je viens de parler se diriger vers la ligne d’arbres qui marque au loin le cours du Djaghatu. Au Sud-Est, cette même avenue semble buter dans une montagne au pied de laquelle, à 5 kilomètres environ de Zibiè, se trouve un village appelé Kaplantu. La route tourne alors vers la gauche et ne tarde pas à s’engager dans une petite vallée qui monte vers le village d’Ashab et redescend ensuite, par une autre vallée, vers la plaine de Garrus. Cette route, en tournant à gauche, et un ravin boisé, riche en eau, en s’engageant à droite dans la montagne, constituent sur l’emplacement et en avant de Kaplantu une sorte d’esplanade particulièrement favorable à l’installation d’une ville. D’autre part, des sondages exécutés dans un ancien cimetière de l’endroit ont livré des objets du même temps et de la même qualité que ceux qui proviennent de Zibiè.
Kaplantu pourrait donc se trouver sur le site d’Izirtu. S’il en était ainsi, la capitale des Mannéens, bien appuyée à la montagne, comme Persépolis, Hamadhan et d’autres villes de l’Iran, aurait eu devant elle, descendant doucement vers le Djaghatu, une longue plaine fertile surveillée par Zibié, et derrière elle un épais massif rocheux traversé par une route facile et facilement défendable conduisant à la plaine de Garrus. La seconde “puissante forteresse” dépendant d’Izirtu, Armaid ou Armid, devrait alors se trouver sur cette route, peut-être au col, vers Ashab, c’est à dire à peu près à la même distance d’Izirtu que ne l’était Zibiè.
Zibiè n’est plus qu’une colline semblable aux autres collines de la région, mais où l’on découvre aujourd’hui d’épaisses murailles de défense en briques de terre crue. Ses flancs sont abrupts, sauf au Sud-Est, où la pente est moins forte et où se trouvait le quartier d’habitation. Les fouilles que l’on y pratique actuellement mettent à jour des restes de murs, des dalles en pierre taillée et de grandes et solides briques cuites aux arêtes arrondies qui ont pu garnir des marches d’escaliers. On y trouve aussi, dans le plus complet désordre, de nombreuses armes, poignards aux manches artistement travaillés, pointes de flèches et têtes de lances en fer, des fragments de sièges luxueux, en bois de cyprès recouvert de bronze, des vases de toutes formes en terre cuite rouge, au décor incisé, et d’autres qui sont émaillés, analogues à celui que représentent les figures 55 et 56, etc.... La cuve de bronze contenant le trésor a été trouvée en haut et à l’Ouest de ce quartier d’habitation, à quelque distance du sommet de la colline. Le sommet lui-même était occupé par d’énormes constructions en grandes briques de terre crue.
Le trésor, fortuitement découvert en 1947 tout aussitôt pille, découpé en morceaux, partagé entre les habitants du village voisin et dispersé, ce qui explique que la plupart des objets retrouvés ne nous soient pas parvenus en entier. Il comprend actuellement, plus ou moins fragmentaires, des objets d’or : un grand pectoral orne de deux lignes d’animaux et d’êtres fabuleux se dirigeant, dans chaque registre, vers un arbre de vie central (fig. 10, 13, 15-18, 20-2.4, 33), un magnifique bracelet d’homme (fig. 40-42), une gaine de poignard, mais non le poignard (fig. 44), un collier, sorte de torque ornée de têtes d’animaux en fort relief (fig. 45), des fragments des plaques de revêtement de coffres ou coffrets (fig. 27, 48), de grosses têtes de lions et de monstres à têtes d’oiseau en ronde bosse (fig. 30), un bandeau frontal à rosettes émaillées (fig. 90), un très intéressant about de courroie (fig. 29), un vase à palmettes, une triple cordelière à pompon et de petits objets, boucles d’oreilles, bracelets, ornements de vêtements (fig. 39), éléments de colliers, épingles, etc. des objets d’ivoire : plaques et bandeaux ayant sans doute orné un meuble, lit de parade ou autre (fig. 66, 68-70, 72-89), deux panneaux de côtés d’un coffret (fig. 91, 92), et des objets d’argent : ornements du harnachement d’un ou de deux chevaux (fig. 96-108) et, vraisemblablement, d’un char (fig. 109).
La première question qui se pose à leur sujet est celle-ci : ces objets, découverts ensemble dans une cuve de bronze, sont-ils le produit d’un même art ? Il est possible que le roi, le seigneur ou le pillard qui cacha notre trésor dans une cavité de la colline rocheuse de Ziwiyè y ait réuni des objets d’origines diverses, mais on peut imaginer aussi que les artisans mannéens utilisaient, en même temps que les leurs, les formes et les formules artistiques des peuples voisins. On y découvre, en effet, des motifs décoratifs qui appartiennent à des arts que nous connaissons bien : l’art assyrien récent, l’art des Zagros4) et l’art animalier scythe bien caractérisé. Cependant il ne s’ensuit pas que nous nous trouvions en présence de trois catégories d’objets, les uns assyriens, d’autres originaires du pays même et d’autres Scythes, car nous voyons, parfaitement représentés sur le pectoral, par exemple, des génies, des monstres et des arbres de vie qui sont nettement assyriens, des animaux qui appartiennent à l’art des Zagros et d’autres animaux, aux yeux globuleux, recroquevillés comme ils ne le sont que dans l’art scythe et dont l’aspect est tout à fait inconnu de l’art assyrien (fig. 33).
Autre exemple : nous voyons, sur une plaque d’or (fig. 48), le cerf aux longs bois en volutes, aux pattes ramenées sous le ventre, c’est à dire l’élément décoratif le plus typique de l’art scythe, compris dans un décor en réseau formé de mufles de lions reliés par des rubans identiques à ceux qui figurent les branches des arbres de vie assyriens du temps d’Assurnazirpal II.
Autre exemple encore : certains objets d’argent dont la forme, courante et même commune en pays mannéen, ne se retrouve pas en Assyrie, sont ornés de motifs assyriens, taureaux ailés à tête humaine (fig. 97, 98), disques solaires ailés, palmettes dites chypriotes (fig-99).
Ces objets, comportant des formes et des motifs décoratifs inconnus de l’art assyrien, ne sont pas assyriens. D’autre part, un certain nombre d’entre eux pouvant être datés du IXème siècle avant notre ère, comme nous nous assurerons un peu plus loin, il n’est pas possible qu’ils soient scythes ou que leurs auteurs aient été influencés par l’art scythe. Ils ne peuvent être que mannéens, originaires du pays où ils ont été trouvés. Cependant les ivoires ont été certainement importés de l’Assyrie en Manai.
Le trésor de Ziwiyè, à l’exception des plaquettes d’ivoire, n’est donc pas, à première vue, un ensemble d’objets disparates, provenant de pays divers et accidentellement réunis, mais représente l’art pratiqué en pays mannéen à une certaine époque de son histoire, son art propre, l’art animalier des Zagros, mélangé ou accompagné d’éléments empruntés à l’Assyrie voisine et d’autres éléments qui représentent ce que nous appellerons encore, pour un instant, l’art scythe.
La seconde question est celle-ci : à quelle époque le trésor de Ziwiyè fut-il fabriqué? Des produits de l’art local nous pouvons seulement penser, faute d’éléments de comparaison datés ou exactement datables, qu’ils sont bien dans la ligne de l’évolution de l’art des Zagros, tel que nous le connaissons actuellement. Nous ne pouvons pas mieux situer dans le temps ce que nous voyons de “scythe” à Ziwiyè, car l’art scythe ne nous apparaît, tout constitué, dans le Sud de la Russie, qu’au Vllème siècle avant notre ère et nous ne savons encore rien, au début de cette étude, de la partie de son histoire antérieure à cette date’). Mais l’extraordinaire pêle-mêle des animaux réels et imaginaires, des génies bons et malfaisants qui ornent le pectoral et certaines plaques de revêtement, quelque chose comme le catalogue des formes décoratives en usage dans l’empire d’Assurnazirpal II, depuis la Méditerranée jusqu’à ses frontières orientales, nous propose nettement le IXème siècle avant notre ère, non qu’on ne connaisse la plupart de ces figures bien avant et parfois après cette date, mais parce qu’elles furent particulièrement en vogue, dans l’esprit où nous les voyons représentées et toutes à la fois, au IXème siècle. Cette date, le IXème siècle avant notre ère, très importante, ainsi que nous allons le voir, n’est cependant pas celle de tous les objets du trésor. Certains d’entre eux semblent bien être un peu plus anciens que le pectoral. D’autres lui sont certainement postérieurs, du VIIIème siècle, peut-être même de la seconde moitié de ce siècle.
Mais comment expliquer la présence d’animaux “scythes” sur un pectoral mannéen du IXème siècle ? Sans doute est-il possible de le faire de la même façon qu’on explique aujourd’hui l’art achéménide : “The Iranians, at the time of their immigration, were a fresh and young nation. We would expect that they created an art essentially young and new. That has not been the case. They adopted the art of the Ancient East at a phase reached in north-west Iran at the beginning of the first millennium”6). Ce qui est vrai pour les Iraniens sédentaires, les Mèdes et les Perses, peut l’être aussi pour les Iraniens nomades, les Scythes.
La Cuve de Bronze
La cuve de bronze qui contenait le trésor de Ziwiyè et dont les baignoires de notre temps ont à peu près la forme, arrondie d’un côté, rectangulaire de l’autre, était un cercueil. L’étrangeté d’un tel récipient s’explique par la hâte d’une fuite ou d’un pillage: on s’est servi de ce qu’on a trouvé. Cette cuve, dont le Musée de Téhéran possède quelques morceaux, était pourvue d’un bord horizontal d’un peu plus de cinq centimètres de largeur sur lequel a été gravé, d’un trait rapide et spirituel, toute une procession de guerriers, sans doute en guise d’hommage au mort qui en avait été ou qui devait en être l’occupant (fig. 4, 5). Ces guerriers, semblables a ceux que les bronzes du Luristan ont représentés pendant de nombreux siè¬cles et qui seront encore ceux des Zagros au temps de Sargon, G. Cameron les décrit ainsi, d’après les bas-reliefs du palais de Khorsa- bad: “Les bas-reliefs représentent aussi les habitants des Zagros à cette époque; indigènes et Iraniens sont représentés de la même façon. Les cheveux sont coupés court, généralement boucles, et retenus par un bandeau rouge; ils portent souvent ausi des bonnets bas munis de larges liens frontaux; la barbe, courte, est egalement bouclée. Us portent sur une tunique tombant jusqu au genou, a manches courtes et à ceinture, un curieux manteau de peau de mou¬ton qui, en période de paix, pendait sur les épaules, ouvert par de¬vant, mais qui, sur le champ de bataille, servait de protection et remplaçait le col de cuivre et la culotte en cotte de mailles des Assyriens…