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Les Kurdes et le Kurdistan


Éditeur : Maspero Date & Lieu : 1978, Paris
Préface : Maxime Rodinson Pages : 358
Traduction : ISBN : 2-7071-1013-2
Langue : FrançaisFormat : 130x220 mm
Code FIKP : Gen.113Thème : Histoire

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Les Kurdes et le Kurdistan

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LES KURDES ET LE KURDISTAN
La question nationale kurde au Proche-Orient

Sous la direction de Gérard Chaliand
Préface de Maxime Rodinson La question nationale kurde est un des problèmes les plus conflictuels du Proche-Orient. Partagés entre la Turquie, l'Iran et l'Irak — avec des minorités en Syrie et en Arménie soviétique —, au lendemain de la première guerre mondiale, les Kurdes n'ont cessé, depuis, de lutter pour leur indépendance ou leur autonomie.

Insurrections au cours des années vingt et trente en Turquie; création d'une éphémère république à Mahabad (Iran) ; insurrections en Irak dont la dernière a duré de 1961 à 1975.

Les Kurdes se voient dénier le droit à l'identité et l'enseignement de leur langue en Turquie, en Syrie et en Iran. En Irak, ils bénéficient d'une autonomie restreinte, tout en subissant déportations et transferts de populations. Quinze millions de Kurdes au Proche-Orient posent, de façon tragique, tout à la fois la question nationale et le droit des minorités au sein de pays où ces problèmes sont étouffés. (...)


Préface

On me demande d'introduire a un recueil qui expose et illustre la question kurde, qui défend les revendications nationales des Kurdes. C'est un privilège qui m'est accordé, un honneur qui m'est fait. On peut renoncer aux privilèges et aux honneurs qui constituent des avantages injustifiés. On ne doit pas repousser ceux qui impliquent une responsabilité, exposent aux incompréhensions, aux attaques et aux calomnies. Je n'y renoncerai pas.

Pourquoi un tel recueil, très suffisamment probant en lui- même, requiert-il une telle préface ? Apparemment parce que les droits nationaux des Kurdes ne bénéficient pas spontanément de cet appui de l'opinion de gauche mondiale qu'ont reçu, sans grands problèmes, d'autres causes nationales.

Pourtant, les Kurdes méritent cet appui. Je ne me hasarderai pas à les défendre devant la droite internationale, ni devant tous les hommes politiques réalistes qui pèsent les chances et les malchances, les points forts et faibles de chaque mouvement, leurs avantages et leurs inconvénients pour leur propre stratégie. Les premiers ne croient pas aux droits des peuples. Les uns et les autres soutiendront le mouvement kurde quand ils y auront avantage, l'abandonneront dans le cas contraire. C'est d'ailleurs ce qui est arrivé. Cette position est cohérente, sinon morale. Des hommes politiques kurdes peuvent peut-être essayer de discuter politiquement avec ce genre d'hommes. Mais ni moi ni ceux qui sont dans ma position ne peuvent trouver de langage commun avec eux.

Ce n'est pas le cas lorsqu'il s'agit de parler à ceux qui partent du principe du droit des peuples à une existence autonome, à une autonomie de décision garantie par des institutions politiques propres, appuyée par des forces qui obéissent à l'autorité que chaque peuple a établie à sa tête. Notre siècle a répudié les naïvetés du passé. Il ne croit plus aux libertés octroyées, dépendant du bon vouloir des autres, aux assurances verbales ou écrites, fussent-elles consignées dans les textes les plus solennels. Non seulement chaque peuple, mais chaque groupe, chaque corporation ne croit qu'aux libertés qu'il a quelque chance de pouvoir défendre lui-même.

Mais ils sont nombreux ceux qui réclament la liberté pour leur peuple (ou les peuples qui leur sont amis) et qui la refusent aux autres, ou du moins à d'autres et notamment à ceux qui dépendent d'eux. On connaît le slogan mis dans la bouche des réactionnaires du XIXe siècle : « Quand nous sommes dans l'opposition, nous vous réclamons la liberté au nom de vos principes ; quand nous sommes au pouvoir, nous vous la refusons au nom des nôtres. » Le parallélisme est clair. Ici, on proclame : « Quand nous sommes dominés, nous vous sommons de lutter pour notre liberté au nom du droit des peuples à l'indépendance. Si vous êtes vous-mêmes de la nation dominatrice, vous devez, en vertu de cette éthique, repousser les appels de vos dirigeants à votre patriotisme, à la solidarité nationale, au réalisme de la défense des avantages dont bénéficie votre nation. Quand nous sommes indépendants, nous refusons la liberté aux autres en vertu de ce même patriotisme, de cette même solidarité nationale, de ce même réalisme. Votre sentiment national devait être subordonné en notre faveur à l'éthique universelle, le nôtre est au-dessus de tout. » Et de reprendre les slogans si violemment dénoncés chez les autres : Right or wrong, my country ! Vaterland über alles !

Encore une fois, il est impossible de trouver un langage commun avec ceux qui manipulent sciemment cette infernale hypocrisie, qui ont pleine conscience de son incohérence intellectuelle et morale, mais qui, dans l'intérêt de leur stratégie politique, utilisaient cyniquement hier la mauvaise conscience de certains pour mépriser non moins cyniquement aujourd'hui la conscience, bonne ou mauvaise, des uns et des autres. Mais il ne manque pas d'honnêtes gens entraînés par la tendance idéologique à la simplification brutale ou abusés par des arguments fallacieux, pris au piège de raisonnements idéologiques alambiqués, cédant au chantage pour ne pas être accusés de racisme, de collusion avec le colonialisme et l'«impérialisme», que sais-je encore ? L'esprit de l'homme est susceptible d'être capté par mille et mille ruses, et combien plus, parmi les hommes, l'esprit du militant.

C'est que la plupart des militants ont choisi une cause, le plus souvent au cours de leur adolescence, pour des raisons émotives (je ne veux pas dire par là que forcément elles ne soient pas justifiées). Ils ont depuis longtemps oublié les motivations de leur choix. Ils ont fait de celui-ci un absolu que rien ne saurait remettre en question : ni les objections éventuellement valables qu'on pourrait faire à ces motivations de départ, ni le fait que leurs dirigeants ont pu modifier le programme précis auquel ils ont adhéré, ni que des faits qu'ils ignoraient au moment de leur adhésion aient été révélés, ni que les conditions aient pu changer. Un choix qui donne un sens à la vie personnelle, qui a suscité des vagues d'abnégation, qui a poussé à des sacrifices pénibles ou causé de grandes joies, qui a fait répandre le sang de martyrs parmi ses amis et celui de nombreux ennemis détestés, qui met surtout en communion intime avec un groupe de même orienta- talion où l'on baigne dans une si agréable et si nécessaire chaleur humaine, un tel choix, on n'y renonce pas aisément.

Une cause est un choix parmi des choix. Une cause nationaliste est le choix du dévouement à une nation donnée — en général la sienne. Au-delà, c'est le choix du nationalisme comme valeur, de préférence à l'universalisme ou à la dévotion religieuse. Mais, à ce niveau, les motivations invoquées, sincèrement souvent, se mêlent aux pulsions inconscientes. Dans cette confusion, la cause précise invoquée bénéficie d'un salmigondis de justifications mêlées, souvent contradictoires, que seules font trouver rationnelles la passion, la volonté de continuer sur sa voie et, last mot least, l'autorité du groupe auquel on appartient, de ses cadres, de ses chefs. Si on doute, on se sent soutenu par toute une masse humaine dont on suppose gratuitement qu'elle ne saurait se tromper, alors même que bon nombre de ses membres peut-être font le même raisonnement circulaire et liquident leurs doutes sur la foi de l'assurance apparente du douteur.

On n'a donc pas à se heurter qu'à l'égoïsme existentiel de certains, à leur machiavélisme, à leur stratégie réaliste. Il y a aussi — et ici la discussion est nécessaire et peut être fructueuse puisque l'on part des mêmes bases sous-jacentes — les honnêtes et dévoués militants auxquels leur passion désintéressée a fait oublier les motivations éthiques à la base de leur choix, ou au moins les justifications qu'ils ont sincèrement apportées à celui-ci. Laissons de côté ceux qui croient encore que leur choix d'une cause n'a rien de moral, mais découle d'une sorte de nécessité « scientifique », de déterminisme naturel. Cela alors qu'ils invoquent quotidiennement les souffrances auxquelles « on doit » porter remède, l'inhumanité des oppresseurs que chacun a le « devoir » de combattre. Heureux les simples en esprit ! Il y a bien au départ, en réalité, un choix parmi les valeurs éthiques. On peut en comprendre un autre que celui qu'on a fait soi-même, même s'il est loisible de discuter sa cohérence.

Ainsi on peut comprendre ceux qui jugent les droits nationaux en général comme peu importants. C'est ainsi qu'en ont jugé de bonnes parties de l'humanité pendant de longues périodes historiques. Un croyant peut juger que peu importe le souverain, du moment que Dieu obtient son dû. Un universaliste peut estimer que l'essentiel, ce sont les droits de l'individu face au pouvoir, quel qu'il soit. Ceux-là ont le droit de mépriser la revendication kurde, à condition quand même de s'assurer que le culte de Dieu n'est pas invoqué pour couvrir des intérêts très humains et que les droits de l'individu kurde sont aussi bien sauvegardés que ceux d'un autre.

Mais quand on a jugé que les droits nationaux étaient essentiels, qu'un individu n'était pas vraiment libre lorsqu'il ne pouvait développer sa langue et sa culture propres (entre autres), lorsqu'il était poussé par la contrainte et non par un choix volontaire à l'assimilation culturelle, lorsque les aspirations et les intérêts de son groupe national étaient contrôlés par une autre ethnie hégémonique, alors on n'a pas le droit de refuser aux autres ce qu'on a revendiqué pour soi-même. Ou bien on se démasque, on dévoile derrière les motivations idéales qu'on invoquait la pulsion sordide qu'elles cachaient : l'égoïsme, la volonté de puissance, la rapacité de groupe. On ne voit pas pourquoi ces sentiments seraient plus respectables dans les groupes que chez les individus. Et on s'ôte toute possibilité d'être cru quand on fera appel une fois encore à la conscience universelle. Qui sera assez naïf pour voler au secours du loup appelant à l'aide et dénonçant la méchanceté de ceux qui l'attaquent si ses babines sont encore luisantes du sang des moutons qu'il a égorgés ?

Le remède à toutes ces ruses est dans le retour aux évidences simples contre lesquelles les portes de l'enfer ne sauraient prévaloir. Toute situation politique est infiniment complexe, mais la plupart des options éthiques sont simples.

Les droits du peuple kurde ne devraient faire de doute pour personne. Voici un peuple bien spécifique, parlant une langue bien définie (quoi qu'on en dise en Iran), vivant sur un territoire cohérent, doté d'une culture particulière, refusant dans sa masse l'assimilation culturelle à laquelle on veut le contraindre, ayant montré mille fois depuis plus d'un siècle sa conscience de former un groupe ethnico-national particulier qui a vocation à des institutions politiques propres, qui a droit à exercer son autonomie de décision. On peut discuter sur les options stratégiques et tactiques des dirigeants kurdes du passé et du présent, qui ont été en effet souvent critiquables, et sur bien d'autres choses encore peut- être. Mais les caractéristiques que je viens d'énumérer sur la spécificité du peuple kurde sont des données objectives, indiscutables, qu'aucun observateur sérieux ne peut nier.

Pourquoi donc ces réticences vis-à-vis des droits nationaux kurdes de la part de tant de ceux qu'on a connus si ardents à se mobiliser pour la défense de revendications qui n'étaient, dans le meilleur cas, pas mieux justifiées ? Pourquoi certains prétendent- ils que ces droits sont actuellement pleinement satisfaits sur la foi d'assurances qu'ils seraient unanimes à soupçonner et à rejeter à propos d'autres peuples ? Pourquoi toutes ces arguties sur le comportement passé des dirigeants kurdes formulées par tant de personnalités qui estiment, à juste titre dans tant d'autres cas, que la stratégie et la tactique des chefs d'un mouvement ne sont nullement pertinentes pour juger de la légitimité de la revendication que défend ce mouvement ?

C'est simplement que les Kurdes ont eu le tort ou le malheur d'avoir à revendiquer leur indépendance de décision à l'encontre (entre autres) de deux nations qui elles-mêmes revendiquaient des droits analogues et étaient, de ce fait, soutenues par la gauche mondiale. D'abord, dans le passé récent, contre une Turquie nationaliste que les puissances impérialistes d'Occident voulaient asservir et que l'évolution de sa politique intérieure n'avait pas encore rendue antipathique à cette gauche. Ensuite et surtout, contre les Arabes d'Irak (et un peu de Syrie), alors que le peuple arabe dans son ensemble apparaissait comme une victime de choix des mêmes impérialismes et le chef de file de la lutte contre eux. Les Kurdes, en quelque sorte, seraient donc les opprimés des opprimés.

Or, la conscience mondiale de la justice a déjà beaucoup de mal à se décider à prendre le parti des opprimés. Dans ce processus, encore une fois, le mode idéologique de pensée et de comportement pousse constamment à dépasser le point de départ éthique et ses corollaires rationnels. L'idéologie veut oublier constamment que l'opprimé n'est pas par nature pourvu de toutes les vertus, et ce pour toujours. « Le prolétariat n'est pas un saint », avertissait Lénine. On a vu bien des individus traités injustement et qu'il fallait défendre, mais qui présentaient bien des défauts, dont au surplus le comportement devenait franchement odieux une fois tirés d'affaire. C'est encore bien plus le cas pour les peuples, ces entités collectives groupant des individus de toute espèce affligés aussi bien des tares que des qualités communes à l'humanité, parmi lesquels beaucoup se laissent manipuler par les ressorts universels de la démagogie. Leurs chefs sont entraînés par le jeu politique qui implique toujours au moins une certaine dose de dissimulation, de travestissement des réalités, d'iniquité imposée, parfois avec l'idée qu'elle sera provisoire (et pour le bien de tous naturellement), mais avec l'habituelle tendance du provisoire à se figer dans le durable.

L'idéologie préfère toujours la solution la plus simple. Le peuple opprimé, pour elle, n'est pas à défendre parce qu'il est opprimé et dans la stricte mesure où il est opprimé. 11 est sacralisé, sanctifié, admiré dans tous ses faits et ses gestes, dans toute sa culture, dans tous ses comportements présents, passés et futurs. Il est à défendre parce qu'il est lui-même, cet objet admirable d'un narcissisme direct ou transposé, et non plus seulement, non plus tellement parce qu'il est opprimé. Lui reprocher la moindre tache est sacrilège, est criminel. En particulier, on ne saurait admettre qu'il puisse opprimer à son tour un autre peuple. En juger ainsi serait (ainsi « raisonne » la conscience idéologique) apporter une tache à son portrait, le désacraliser, donc justifier qu'il ait été ou qu'il soit encore opprimé.

Cette soi-disant logique est à combattre vigoureusement, car elle ouvre la porte à toutes les désertions du combat toujours nécessaire contre l'injustice. La Pologne opprimée devait être défendue comme elle l'a été par tous les esprits progressistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle. II était non moins nécessaire de combattre la politique fascisante ou franchement fasciste des gouvernements de la Pologne indépendante, sur le plan social et celui de la politique intérieure, comme sur celui de l'oppression des nationalités non polonaises absorbées par l'Etat. Il était même nécessaire de dénoncer les tendances qui cillaient dans ce sens avant que l'indépendance ait été acquise. 11 est toujours justifié de lutter contre l'exclusivisme nationaliste du peuple polonais avec tous ses excès. Je pourrais très facilement, hélas ! multiplier les exemples.

« Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre. » Cette phrase de Marx voulait être plus stratégique qu'éthique. L'exemple de l'Irlande qu'il invoquait lui donnait la possibilité de démontrer qu'il ne s'agissait pas (pas seulement !) d'une exigence morale à brandir devant le peuple oppresseur. Il démontrait que la colonisation de l'Irlande par l'Angleterre fournissait des armes à la classe dominante britannique pour perpétuer l'exploitation et la subordination du peuple anglais lui-même. le crois d'ailleurs que c'est vrai dans la plupart des autres cas. Mais on peut peut-être concevoir que, parfois, l'oppression d'un autre peuple bénéficie à toutes les couches du peuple dominant et n'entrave pas la lutte revendicative de ses classes défavorisées. Même ainsi, il ne serait pas justifié de ne pas se solidariser avec la lutte du peuple soumis, à moins de retomber dans l'hypocrisie et le « réalisme D contre lesquels on a voulu se dresser au départ, contre lesquels on mobilise l'indignation morale de ses partisans.

Etre anticolonialiste, antiraciste, anti-impérialiste, cela ne signifie pas, comme semblent le croire beaucoup (ou ils font comme s'ils le croyaient), sacraliser les Juifs, les Arabes, les Noirs ou d'autres, les déclarer partout et toujours impeccables. S'ils étaient impeccables, admirables en tous points dans le passé, le présent ou le futur, il faudrait leur attribuer une essence supérieure à celle du reste de l'humanité. On ne voit pas dès lors en quoi cette thèse, explicite ou implicite, serait différente des thèses racistes qui proclament la domination nécessaire et bénéfique des peuples soi- disant supérieurs sur les autres. Etre anticolonialiste, antiraciste, anti-impérialiste, c'est combattre l'oppression d'une ethnie, d'un peuple, d'une nation par d'autres, et combattre toute activité oppressive et exploitatrice contre qui que ce soit qui l'exerce, le cas échéant contre des Juifs, des Arabes, des Noirs... ou des Kurdes. De même, se faire les défenseurs de la justice, c'est s'engager à combattre toutes les iniquités, y compris le cas échéant celles qui s'exerceraient au nom des ethnies autrefois ou aujourd'hui opprimées, au nom des classes exploitées dans le passé ou dans le présent, ethnies et classes pouvant passer facilement du rôle d'opprimés et d'exploités à celui d'oppresseurs et d'exploiteurs. Les persécuteurs du jour ont été, bien souvent dans l'histoire, les persécutés de la veille.

Cela engage à ouvrir l’œil le plus critique sur les argumentations qui prétendent justifier des procédés de ce genre. En particulier, il faudra repousser les arguties, les paralogismes fondés sur la nécessité supposée de sauvegarder l'« unité nationale ». J'ai pu lire sur une proclamation d'une formation de gauche d'un peuple du tiers monde cette phrase curieuse : « Le principe d'autodétermination doit être subordonné au principe de l'unité nationale. » Etonnant pouvoir des mots ! Ceux qui formulaient ou approuvaient par entraînement moutonnier cette assertion, emportés sans doute par la seule vertu de l'autorité avec laquelle elle était assenée, par réflexe conditionné du type de celui du chien de Pavlov, semblaient perdre la simple faculté de l'analyser. Que signifie-t-elle en effet sinon que des groupes entiers doivent être contraints de demeurer dans une formation nationale qu'ils ne reconnaissent pas comme leur ? C'est un principe que certains peuvent défendre. Mais, de grâce, qu'ils le proclament en clair, qu'ils ne le dissimulent pas, pour le faire avaler à leurs troupes, sous des formulations éloquentes et hypocrites. Qu'ils ne prétendent pas rester fidèles ainsi aux valeurs de liberté dont ils invoquent le bénéfice quand elles sont à leur avantage. Il faut demander toujours : unité nationale de qui ? dans les frontières fixées par qui ? au bénéfice de qui ?

Les Arabes ont été opprimés par les puissances occidentales. Ils sont encore, dans une certaine mesure, l'objet de procédés iniques. Ils ont droit, dans cette mesure, à l'appui des hommes de justice et de progrès. Mais, pas plus que les Juifs, ils ne forment un peuple élu. Eux et leurs chefs sont capables de comportements injustes envers d'autres peuples. Si leurs chefs étaient idéaux d'ailleurs, on ne voit pas pourquoi ils seraient si constamment dénoncés, de la manière la plus virulente, par les très nombreux contestataires arabes eux-mêmes. Il est bien certain que les Arabes d'Irak dénient aux Kurdes les droits élémentaires des nations. On en verra dans ce livre maints et maints exemples, dont certains au moins me paraissent indiscutables. La déportation de nombreux Kurdes hors des régions du Kurdistan irakien qu'on entend arabiser est malheureusement un fait certain. Une telle pratique susciterait partout ailleurs la protestation la plus vigoureuse. Il n'y a aucune raison morale ou rationnelle pour que cette protestation ne se fasse pas jour dans ce cas-là.

On pourrait assurément appliquer ici un raisonnement analogue à celui que Marx développait pour le cas irlandais. Je préfère — ici en tout cas — insister sur le devoir pour chacun de ne pas se laisser imposer une schizophrénie hypocrite. Nous devons défendre les Kurdes et les Arabes, ni les uns ni les autres peuple élu (il faudra peut-être un jour le rappeler aux Kurdes eux-mêmes), les défendre contre l'injustice et dans la mesure où ils subissent l'injustice. Rien de plus, rien de moins. La vigueur de la protestation n'implique pas l'aveuglement voulu du protestataire. Ainsi seulement notre démarche sera crédible, ainsi seulement pourra-t-elle recueillir un large assentiment, émouvoir, mobiliser. La sincérité et la rectitude ne suffisent certes pas à gagner les batailles, mêmes celles qui sont menées pour la conquête de l'opinion. Mais, dans cette dernière lutte, elles sont des armes elles aussi. On ne gagne rien à l'oublier.

Maxime RODINSON




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