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Mamé Alan - Épopée kurde


Auteur : Roger Lescot Multimedia
Éditeur : Gallimard Date & Lieu : 1999, Paris
Préface : Kendal Nezan MultimediaPages : 254
Traduction : Roger Lescot MultimediaISBN : 2-07-074602-X
Langue : FrançaisFormat : 140x225 mm
Thème : Poésie

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Mamé Alan - Épopée kurde

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Mamé Alan
Épopée kurde

Réunis par magie pour une nuit, Mam, prince d'Occident et roi des Kurdes, et Zin, princesse de Botan, s'éprennent d'un amour fou. Grâce à des anneaux échangés au cours de cette nuit-là, Mam, à son réveil, comprend qu'il ne s'agit pas d'un rêve et se lance dans la quête éperdue de Zin. Il finit par la retrouver, mais elle est promise à un autre, et Bako le Mauvais, conseiller du père de Zin, multiplie les intrigues pour empêcher leur union. Victime d'une traîtrise, Mam mourra empoisonné sous les yeux désespérés de Zin, qui ne lui survivra pas.

Œuvre anonyme, datant sans doute de la fin du xive siècle et transmise jusqu'à nos jours par les dengbêj, les bardes kurdes, Mamé Alan conte dans une langue concise et poétique l'histoire des amours malheureuses de Mam et Zin sur fond de traditions chevaleresques et de contraintes sociales.

Orientaliste et diplomate, Roger Lescot a recueilli dans les années 1930 la présente version de ce joyau de la littérature orale kurde auprès de trois dengbêj en Syrie et l'a admirablement traduite en français.

Kendal Nezan

 


PRÉFACE

Les Kurdes appartiennent au rameau iranien de la grande famille des peuples indo-européens. Ils se considèrent comme les descendants des Mèdes de l'Antiquité, qui, en l'an 612 avant notre ère, prirent Ninive et mirent un terme à l'existence de la puissante Assyrie.

Vivant sur un territoire vaste comme la France, mais en grande partie montagneux et accidenté, situé sur les voies de passage entre le Caucase et la Mésopotamie d'une part, le plateau iranien et l'Asie mineure d'autre part, ils ne purent fonder des entités politiques unies et durables.

Les États qu'ils formèrent au xe siècle eurent une existence éphémère et furent balayés par les vagues successives des invasions turco-mongoles déferlant des steppes d'Asie centrale. L'un de leurs princes, Saladin, s'illustra pendant les Croisades, rassembla sous son autorité les Kurdes et une grande partie du monde musulman, mais son empire, malgré sa direction à dominante kurde, était avant tout islamique à une époque où, comme en Europe, la religion primait l'appartenance ethnique ou nationale. De plus, cet empire fut également de courte durée et se disloqua sous les coups de boutoir des invasions mongoles du milieu du mir siècle.

Des Turcs seldjoukides, des Turcomans du Mouton noir et du Mouton blanc prirent le relais des Mongols et occupèrent le pays kurde jusqu'au début du xvıe siècle. Finalement, à la faveur d'une guerre décisive opposant en 1514 le chah Ismail, chi'ite, de Perse au sultan ottoman, sunnite, Selim Ier, les princes kurdes conclurent un pacte avec ce dernier.

Les Ottomans, tout en conservant le contrôle direct des villes d'importance stratégique, reconnaissaient l'autonomie de dix-sept principautés (émirats) kurdes héréditaires, appelées plus tard «gouvernements kurdes» (Kürt hükümetleri). Parmi ceux-ci, sept avaient le droit de battre monnaie et de faire dire la prière du vendredi au nom de leur prince —deux attributs éminents de souveraineté en terre d'Islam. L'empire n'exigeait aucun impôt ni tribut et ne levait pas de troupes dans ces territoires autonomes, qui, en contrepartie de leur statut privilégié, devaient apporter leur soutien militaire au sultan en cas de conflit avec la Perse. Celle-ci contrôlait toujours le quart du pays kurde et exigeait l'allégeance de ses propres sujets kurdes, auxquels elle finit par consentir des aménagements afin qu'ils ne basculent pas dans le camp ottoman. C'est dans ce contexte que, autour de la ville de Senneh, s'affirma la principauté des Ardalans, qui jouissait d'une large autonomie et qui perdura jusqu'en 1865.

La première division de fait du Kurdistan eut donc lieu en 1514. Elle devint de droit et officialisée par un traité signé en 1639 entre le chah Abbas et le sultan turc Mourad. Le tracé de l'actuelle frontière turco-iranienne date, pour l'essentiel, de ce traité.

Dans sa remarquable étude introductive à la section relative à Diyarbekir du Livre des voyages du voyageur turc du xvııe siècle Evliya Çelebi, l'orientaliste néerlandais Martin van Bruinessen relève qu'au milieu du XVIIe siècle, « ces émirats étaient essentiellement des unités politiques de Kurdes sédentaires, avec une proportion considérable de sujets chrétiens ». Certains émirats comme Djizir (Cizîr) et Bitlis comprenaient aussi des groupes nomades conséquents, mais cela semble avoir été l'exception plutôt que la règle. Cependant le même auteur, se fondant sur des sources d'époque, mentionne l'existence de 400 mîrî aşîret, « émirs de tribu », dans les eyalets (provinces) kurdes de Diyarbekir, Van et Şehrizor du Kurdistan ottoman. La structure tribale liée à l'élevage, qui, avec l'agriculture, constituait la principale activité économique dans les campagnes kurdes, survivra jusqu'au milieu du xxe siècle.

À Diyarbekir, on parlait couramment le kurde, le turc, l'arménien, l'arabe et le persan. La plupart des artisans étaient des chrétiens, notamment des Arméniens qui, au début du xvıe siècle, formaient environ 14 % de la population de cette province, où vivaient également une communauté juive, des chrétiens syriaques et des yézidis¹. Le célèbre voyageur turc fut « impressionné par la sophistication intellectuelle et artistique » qu'il avait rencontrée à Diyarbekir, qui comptait « un grand nombre de poètes, de musiciens, d'artistes, de médecins et de chirurgiens experts ». Le pluralisme confessionnel et l'esprit de tolérance qui prévalaient dans cette ville sont également relevés. À part le cheikh ul-islam hanéfite, des muftis chaféite, malikite et hanbalite officiaient également dans cette ville. « Situation anormale dans l'empire, qui n'est par ailleurs notée que pour les villes saintes de la Mecque, de Médine, de Jérusalem et les métropoles arabes comme Le Caire, Damas et Alep », commente van Bruinessen. Diyarbekir possédait également des églises arméniennes et syriaques ainsi qu'une synagogue.

La ville de Djizir, qui nous intéresse plus particulièrement car c'est là que se déroule en grande partie l'histoire de Mamé Alan, était la capitale de la puissante principauté de Botan. Elle est de ce fait appelée Djizira Botan. Son souverain faisait battre monnaie à son nom, avait pouvoir sur douze groupes tribaux et mobilisait une armée de vingt mille hommes. Il tenait une cour brillante où s'illustrèrent notamment deux des grands noms de la poésie classique kurde, Melayê Cizîrî (1570-1640), auteur d'un Diwan dont les odes et les hymnes mystiques ravissent encore de nos jours les lettrés, et son élève Feqiyê Teyran, poète d'inspiration lyrique.

Chaque principauté entretenait aussi des medressas, facultés traditionnelles où des élèves, nourris et logés, suivaient l'enseignement des douze sciences³. Le Kurdistan de l'époque était fort renommé pour ses ulémas et ses penseurs musulmans, ou ses tariqats, confréries dont certaines, comme celle de Gulşenî, produisirent des musiciens mystiques remarquables qui eurent un rayonnement dans une large partie de l'empire ottoman. Celui-ci eut à plusieurs reprises des cheikh ul-islam (autorité religieuse sunnite suprême après le calife) kurdes, dont le dernier de son histoire, le cheikh Haydarî. La première histoire générale de l'empire, Heşt Bihişt (« Huit paradis »), fut écrite par le savant kurde Molla Idris Bidlîsî, qui fut aussi l'artisan du pacte kurdo-turc de 1514 et devint le conseiller du sultan turc. D'autres Kurdes talentueux, comme les poètes Nabi et Nefi, se rendirent à Istanbul où ils se couvrirent de gloire à la cour impériale.

La période de paix relative qui dura près de trois siècles et qui, malgré un certain morcellement politique, permit le développement d'une vie culturelle et artistique très riche au Kurdistan s'acheva au début du xıxe siècle quand l'empire ottoman, affecté par la perte de la majeure partie de ses possessions en Europe, remit en cause le statut d'autonomie des principautés kurdes. On entra alors dans une ère de révoltes, suivies de répressions sanglantes, d'exodes et de déportations, générant à leur tour d'autres soulèvements qui marquèrent les deux derniers siècles de l'histoire kurde .

Après la promesse, non tenue, de la création d'un État kurde prévue dans le Traité international de Sèvres en 1920, le Kurdistan fut partagé en 1923 entre la Turquie, l'Iran, l'Irak et la Syrie.

Ces deux derniers États, fraîchement créés par les Alliés sur les décombres de l'empire ottoman et placés respectivement sous mandats britannique et français, tolérèrent jusqu'au début des années 1950 la libre expression de la culture kurde, tandis que les deux premiers mettaient en place une politique systématique d'étouffement et d'éradication de cette culture. Les mots « kurde » et « Kurdistan » étant interdits par le régime nationaliste turc de Mustafa Kémal, les bibliothèques furent expurgées des ouvrages portant ces vocables tabous, des écoles et publications kurdes furent interdites, des livres et manuscrits livrés aux flammes, des monuments et sites historiques détruits, des élites intellectuelles décapitées ou forcées à l'exil.

C'est dans ce contexte des plus sévères que les Kurdes ont dû lutter pour assurer la survie de leur langue, de leur identité et de leur culture. Si la littérature écrite a beaucoup souffert de ce que les intellectuels kurdes qualifient de « génocide culturel », l'existence d'une riche tradition orale permit de maintenir malgré tout une certaine vie culturelle, en particulier dans les campagnes, plus difficiles à contrôler par le pouvoir central.

Actuellement au nombre d'environ 30 millions, les Kurdes constituent, par leur importance numérique, la troisième nation du Proche-Orient après les Arabes et les Turcs. Ils sont plus nombreux que les Persans, qui, bien que minoritaires en Iran, gouvernent traditionnellement cet État multinational grâce notamment à leur alliance avec les Azéris, peuple turcophone mais chi'ite. Les Kurdes sont, eux, majoritairement (environ 70 %) sunnites, de rite chaféite, avec une forte minorité de chi'ites (26-27 %) et de petites communautés yézidie et chrétienne. Les chi'ites kurdes adhèrent à des branches dissidentes et minoritaires du chi'isme comme les alévis en Turquie, les Fidèles de vérité' et les kakeyîs en Iran et en Irak.

Malgré les progrès des processus d'assimilation et d'acculturation à l'œuvre depuis plusieurs décennies, notamment dans les centres urbains, les Kurdes, dans leur grande majorité, parlent encore leur langue. Le kurde est au turc ce que le français est au hongrois. Il diffère également de l'arabe qui est une langue sémite. Les liens du kurde et du persan, tous deux d'origine indo-européenne, sont comparables à ceux existant entre l'italien et le français, par exemple.

La langue kurde comporte trois dialectes majeurs : le kurmancî, ou dialecte du Nord, parlé par environ les deux tiers de la population kurde, en particulier ceux de Turquie, de Syrie, du Liban, de l'ex-U.R.S.S., du Khorassan, d'Afghanistan et des provinces septentrionales du Kurdistan iranien et irakien ; le soranî, ou baba-kurdî, parlé dans les provinces méridionales du Kurdistan iranien et irakien ; le zaza, dialecte plus archaïque, parlé dans les districts de Dersim et Bingol, au Kurdistan turc. Un autre dialecte, le goranî, qui fut longtemps à l'honneur à la cour des Ardelans, en Iran, et qui servit de langue littéraire à une riche poésie de cour ainsi qu'aux textes religieux des Fidèles de vérité, ne cesse de péricliter devant la diffusion du soranî, promu, depuis l'époque du mandat britannique, langue des médias et de l'enseignement dans le Kurdistan irakien, et qui exerce une forte influence sur les provinces kurdes iraniennes limitrophes.

Le kurmancî, depuis la réforme linguistique introduite par les frères Bédir Khan au début des années 1930, s'écrit en caractères latins, nettement mieux adaptés au génie et aux particularités phonétiques du kurde. Le zaza utilise également cet alphabet pour publier, depuis la fin des années 1970, ses textes folkloriques et lexicographiques. Les Kurdes de l'ex-U.R.S.S., à qui, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l'alphabet cyrillique avait été imposé, sont revenus à l'usage de la graphie latine. Des réformateurs comme le regretté linguiste et lexicographe kurde irakien Toufiq Wahby, auteur, entre autres ouvrages, d'un dictionnaire kurde-anglais et ancien ministre de l'Éducation de l'Irak, s'employèrent à promouvoir celle-ci pour l'écriture du soranî également. Cependant, pour des raisons en grande partie politiques —Bagdad s'opposant à l'usage des caractères latins—, le dialecte méridional continue de s'écrire dans un alphabet arabo-persan modifié.

La littérature écrite

Au cours de leur longue et tumultueuse traversée des siècles, les Kurdes ont produit une littérature, écrite et orale, riche, originale et d'une grande diversité.

Apanage des lettrés, des gens de cour et des élites urbaines, la littérature écrite se compose notamment de nombreux diwans ou recueils de poésies épiques, lyriques, mystiques ou, plus tard, patriotiques, de romans en vers, de panégyriques à la gloire de Dieu et du Prophète, de satires au ton agnostique brocardant le clergé et les dogmes, de chroniques d'histoire et d'une abondante série d'ouvrages de vulgarisation et d'interprétation de l'islam.

Dans son Histoire de la littérature kurde, qui est en fait plutôt une anthologie de la poésie kurde, Alaeddin Seccadî présente 236 poètes avec notices biographiques et extraits représentatifs de leurs œuvres. Ce sont pour la plupart des « clercs ». Il est vrai qu'avant la généralisation de l'instruction au xxe siècle ils étaient, avec les élites dirigeantes, à peu près les seuls qui avaient accès à la connaissance écrite. Rien d'étonnant dès lors qu'on compte parmi les poètes remarqués par Seccadî 50 mollahs, 4 feqîs (élèves en théologie), 36 maîtres spirituels (cheikhs et mewlana) et 23 seigneurs (khans, émirs et begs). Plus singulière est, cependant, la présence de 5 femmes.

Selon cet auteur, les premiers écrits en langue kurde remonteraient au vile siècle. Le cadre restreint de cette préface ne se prête pas à l'analyse de la genèse et du développement de cette littérature ni à la présentation de ses figures essentielles. On peut néanmoins indiquer que, après un frémissement du xe au xııe siècle, elle atteignit sa maturité avec Melayê Cîzîrî au xvıe siècle et son apogée avec Ehmedê Xanî (1650-1706), auteur de la plus célèbre des oeuvres de la création littéraire kurde, Mam û Zîn, inspirée du Mamé Alan populaire. Xanî est considéré comme le père du nationalisme kurde : son appel à l'édification d'un État kurde unifié, lancé un siècle avant la Révolution française, était assurément très en avance sur son temps et ne commencera à être entendu qu'au xıxe siècle.

En attendant, le XVIIIe siècle sera dominé par l'esprit religieux avec Melayê Batê, auteur du très populaire Mewlûd, « Poème à la naissance du Prophète », avec cheikh Marûf Nûrî (1755-1837), auteur prolifique d'une vingtaine d'ouvrages islamiques, avec le Selawatname ou « Livre des prières » de Xanayê Qubadî (1700-1750), avec surtout Mewlana Xalid (1777-1821), très influent guide spirituel qui introduisit la confrérie des Naqchébendi au Kurdistan, une confrérie dont les chefs réaliseront leur propre synthèse de mysticisme et de nationalisme et conduiront, dans la seconde moitié du xıxe et les premières décennies du xxe siècle, les insurrections indépendantistes kurdes.

Le xıxe siècle, social et politique, verra une pléiade de poètes et de penseurs qui, selon leur tempérament, conjuguent le patriotisme sur les modes mystique (cheikh Evdirehmanê Axtepê), agnostique et moderniste (Hacî Qadir Koyî, Mewlewî) ou lyrique (Salim, Miftî Zehawî, Wefaî). Certains restent peu perméables à l'air du temps et continuent de chanter l'amour en kurde (Sey Yaqû, auteur, selon Seccadî, de vingt mille vers !) et en d'autres langues de la région (Fatah Sibarû, auteur d'un grand nombre de vers en kurde, en arabe, en persan et en turc). D'autres, comme cheikh Riza Talabanî (1835-1910), préfèrent la satire, les bons mots, les traits d'esprit en kurde, en turc et en persan pour persifler, pour rire, pour faire rire de tout et de tous.

Le xxe siècle est marqué par le développement de la presse et par la prééminence de plus en plus affirmée de la prose. Il a produit un grand nombre d'écrivains kurdes d'expressions kurde, arabe, persane et turque 3 dans toutes les régions du Kurdistan ainsi que dans la diaspora kurde du Caucase et d'Europe occidentale. Ce sont, cependant, encore des poètes de veine patriotique qui dominent la scène de la notoriété publique. Parmi les Kurdes irakiens qui, en raison des droits culturels qui leur furent consentis sous le mandat britannique, sont les plus prolifiques, Pîremêrd (1867­1950), Dildar (1918-1948) et Goran (1904-1962) se détachent nettement du lot. Hejar (1923-1991) et Hêmin (1921-1986) en Iran, Cegerxwîn (1900-1984) en Syrie sont considérés comme des maîtres incontestés de la poésie, même si leurs oeuvres ne se réduisent pas à celle-ci.

Ainsi Hejar, intellectuel érudit dans la tradition des encyclopédistes des Lumières, fut-il aussi l'auteur d'un dictionnaire kurde-persan' d'environ 60 000 mots, de la traduction en kurde sorani du Coran et des Quatrains d'Omar Khayyam, des éditions commentées en sorani du Diwan de Melayê Cizîrî et du Mam û Zîn de Xanî. C'est également à cet homme maîtrisant à fond, outre tous les dialectes kurdes, l'arabe et le persan que l'on doit la première traduction persane intégrale d'Avicenne qui, bien que persan, avait écrit son Canon dans la langue du Prophète, et, depuis, nul ne s'était senti en mesure d'entreprendre la traduction d'une oeuvre aussi monumentale. De son côté le poète Cigerxwîn, auteur de huit diwans, écrivit également des nouvelles ainsi qu'une Histoire du Kurdistan.

En Turquie, la sévérité de la répression empêcha toute publication kurde entre 1924 et 1963. Le premier à s'y essayer fut le dramaturge Musa Anter (1920-1993), dont la pièce Brîna Reş. (« La plaie noire ») 2 eut un grand retentissement. Un autre intellectuel courageux, M. Emin Bozarslan, en publiant une édition bilingue du Mam û Zîn, une traduction turque du Chéref-Nâmeh et un dictionnaire kurde-turc, contribua au difficile démarrage du renouveau culturel kurde en Turquie.

Celui-ci se nourrit surtout du travail de pionniers mené dans les années 1930 et 1940 en Syrie et au Liban par les frères Bédir Khan. Outre l'introduction des caractères latins pour l'écriture de la langue kurde, ils jouèrent également, par leurs écrits, leurs critiques littéraires, leurs travaux linguistiques et leurs traductions, publiés dans leurs revues Hawar (« L'Alarme ») et Ronahî (« Clarté »), un rôle très important dans la formation d'une tradition de prose moderne en kurmancî, une tradition reprise et développée par des écrivains de la nouvelle génération comme Mahmut Baksi, Rojen Barnas, Firat Cewerî, Ş.Bekirê Sorekli ou Mehmed Uzun.

En Irak, c'est Ibrahîm Ahmed qui, autour de sa revue Gelawêj (« Sirius »), de 1939 à 1949, jeta les bases d'une prose moderne où la nouvelle reste la forme dominante, dans laquelle s'illustrent notamment Huseyn Arif et Hassan Mela Ali Qizilji (1914-1984), écrivain kurde iranien.

Cependant, le texte le plus populaire de la prose kurde moderne reste Şivanê kurd (« Le berger kurde »), le récit autobiographique de l'écrivain kurde soviétique Ereb Şemo, qui est aussi l'auteur d'un roman historique, Dimdim. Traduit en plusieurs langues, dont le russe et le français, réédité à plusieurs reprises en Turquie, en Irak et en Europe, ce récit vivant, écrit dans une langue simple, fourmille d'informations et d'anecdotes sur les us et coutumes des nomades kurdes au début du siècle dans l'empire ottoman et sur les débuts du régime soviétique chez les Kurdes d'Arménie.

Les romans des autres écrivains kurdes soviétiques comme Heciyê Cindî et Eliyê Evdirehman n'ont pas eu un tel succès, sans doute parce que leur glorification des héros soviétiques trouvèrent peu de résonance auprès de leurs compatriotes du Kurdistan.

La littérature écrite kurde reste encore, pour l'essentiel, inaccessible au public occidental, principalement faute de traducteurs. Objet des persécutions incessantes tout au long de ce siècle, les Kurdes, dont les élites sont régulièrement décapitées, commencent à peine à produire, dans leur importante mais récente diaspora d'Europe, une intelligentsia se familiarisant avec les langues occidentales. Et pour toute une série de raisons, dont la difficulté d'accès au pays kurde n'est pas la moindre, peu d'Occidentaux apprennent le kurde, même si, sous l'effet de l'actualité, un intérêt accru pour le monde kurde se fait jour ces dernières années.

La littérature orale

Beaucoup plus que dans la littérature écrite, l'originalité de l'esprit créatif et de l'âme kurdes se manifeste dans le fonds fabuleux d'un folklore très riche, « hypertrophié ». Fruit du génie d'un peuple au destin singulier, vivant sur une terre chargée d'histoire située au carrefour des grandes routes d'invasions et de migrations, au confluent des mondes indo-européen, sémite et turco-mongol, des grandes religions monothéistes et du zoroastrisme, ce folklore reflète dans ses innombrables légendes, dans ses contes, ses épopées et ses fables, des traces et des réminiscences des mythes et des croyances des civilisations des nombreux conquérants qui se succédèrent sur cette scène. Des Scythes, des Mittani, des Hittites, des Assyriens, des Grecs d'Alexandre le Grand, des Romains, des Arabes, des Mongols, des Turcs, qui traversèrent, conquirent, occupèrent pour des périodes plus ou moins longues ces territoires, y laissèrent leurs empreintes dans la toponymie, dans la légende autant que dans l'histoire.

C'est ici, dans ces hautes montagnes sillonnées de vallées fertiles, que prennent leurs sources le Tigre et l'Euphrate, les deux fleuves nourriciers du Proche-Orient, sur les bords desquels éclorent les antiques civilisations de Mésopotamie. C'est également ici que, selon la Bible, se posa l'arche de Noé et qu'un immigré d'Ur nommé Abraham trouva bon accueil et séjourna quelque temps avec sa femme Sarah à Harran, avant de poursuivre sa route vers le pays de Canaan.

Au croisement de l'histoire et de la légende, sur fond d'une nature mystérieuse hérissée de montagnes majestueuses, entrecoupées de défilés abrupts et de précipices vertigineux, parsemées de mille et un lacs, l'imagination d'une population en grande majorité rurale s'est donné libre cours pour attribuer un sens au moindre accident de terrain, à un rocher de forme curieuse, à un arbre insolite, à une source jaillissant miraculeusement là où on l'attend le moins, à l'existence éphémère de telle fleur, aux propriétés de telle plante, aux destins variés des animaux sauvages ou domestiques au milieu desquels s'écoule la vie des hommes, aux forteresses, ponts, églises et autres vestiges historiques défiant le temps et l'adversité, étonnant par leur emplacement ou par leur prouesse architecturale.

Participent à cette interprétation de la nature, des choses et des êtres, des forces surnaturelles, des périr (fées) ayant pour nom Dame Soleil, Dame Lune, Dame Étoile, des djinns (esprits maléfiques) qui possèdent et égarent la raison, et tout un spectre de croyances et de mythes des plus éclectiques. Elle donne lieu à une profusion de légendes, de portée locale ou régionale, de contes merveilleux où la grâce des bonnes fées permet la réalisation de rêves d'amour, de richesse et de puissance de pauvres hères souvent teigneux, boiteux ou bergers, et de fables. Celles-ci mettent en scène les animaux familiers comme le lion, le renard, la tortue, l'ours, le loup, le serpent, l'âne, le coq, le hibou, le hérisson, la grue, le chat, le chien et la souris, incarnant chacun une qualité (force, courage, ruse) ou un défaut (orgueil, lâcheté, balourdise, sournoiserie) qui se rencontrent dans les traits de caractère de la plus complexe des créatures qu'est l'homme.

Dans une société traditionnelle où les gens étaient appelés à vivre ensemble toute leur vie dans le même village, la même vallée, tout l'art de la conversation visait à ne pas offusquer autrui. De ce fait, la langue d'Ésope, avec sa morale allusive, convenait mieux que celle de Céline. C'est probablement dans ce même dessein que, pour évoquer les relations sociales, on recourt volontiers au monde des oiseaux, par le truchement magique du roi Salomon qui parle leur langage et règne aussi sur leur royaume céleste. Ainsi, un oiseau généralement assez peu prisé comme la pie se trouve à l'honneur pour symboliser la fidélité en amitié, car, contrairement à tant d'oiseaux au plumage et au ramage bien plus attrayants, elle n'est pas saisonnière et ne nous abandonne pas aux mauvais jours.

Les Kurdes opèrent une nette distinction entre amitié et amour.

La première lie des hommes entre eux, suppose fidélité, dévouement, entraide et solidarité dans l'épreuve. Son degré suprême est desbratî, littéralement « fraternité de main », par opposition à la fraternité de sang (brai) ou de lait (braşîrî). Les destbra sont des amis liés en tout, agissant comme s'ils avaient un corps unique disposant de quatre bras. A partir du jour où ils incisent solennellement l'index de leur main droite et mêlent leur sang, ils se jurent fidélité éternelle et s'engagent à rester unis, à se prêter main-forte ici-bas, voire dans l'au-delà pour les destbrayê axiretê, « frères de main de l'autre monde », comme Beglî et Mam dans Mamé Alan.

Cette fraternité élective puissante n'exclut pas d'autres formes d'amitié, dont l'une des plus originales est le kirivatî, concept qui n'a pas d'équivalent véritable en français. Le kirîv est l'homme qui accompagne un garçon lors de l'une ou l'autre des deux cérémonies rituelles marquantes de son existence : la circoncision, au cours de laquelle il doit tenir l'enfant dans ses bras, ou le mariage, où il doit tenir compagnie au jeune homme tout au long des festivités, qui peuvent durer plusieurs jours et qui comportent souvent une sorte de bizutage que le marié subit de la part des célibataires, et le conduire jusqu'à la chambre nuptiale. Le kirîv, que, faute de mieux, on pourrait traduire par « parrain », devient un ami à vie du garçon, et les deux familles s'allient par ce lien solide de kirivatî (« parrainage »). L'aspect véritablement original de cette relation est que les kirîv étaient et sont généralement choisis entre les gens de voisinage d'une ethnie ou d'une religion différentes.

Dans cette société, où des Kurdes musulmans, sunnites, chi'ites, yézidis ou chrétiens, des Arméniens, des Juifs, des Assyro-chaldéens, des Turcs, des Azéris, des Turcomans et des Arabes ont dû, pendant des siècles, cohabiter tant dans les villes que dans les villages et hameaux reculés des montagnes, les hommes ont dû, entre autres institutions, inventer celle de kirivatî pour tisser entre eux des liens étroits transcendant les clivages ethniques, linguistiques et religieux. Le mot kirîv est devenu, par extension, l'appellation la plus courante, signifiant « ami », par laquelle les gens de religions différentes s'interpellent au Kurdistan, alors que les paysans musulmans utilisent les termes pismam, « cousin », pour héler un Kurde musulman du même âge, et dotmam, « cousine », pour une femme. En dépit de leurs différences religieuses, les gens peuvent aussi devenir dort, «amis»,  heval ou hawrê, « camarades », hogir, « compagnons».

Quant à l'amour, qui, au moins dans la littérature, éclot souvent frais et précoce à quatorze ans, il est célébré sur tous les tons, en particulier par des femmes, qui occupent une place prépondérante dans la composition de la poésie lyrique, des élégies et des chants d'amour. Ces derniers, d'une fraîcheur, d'une spontanéité et d'une liberté de ton inhabituelles en terre d'Islam, évoquent généralement l'amour malheureux, l'amour que les coutumes patriarcales, les barrières sociales et les interdits religieux rendent impossible. La jeune fille décrit d'abord ses charmes, s'insurge qu'on veuille la donner en mariage à un homme qu'elle ne désire pas, le plus souvent un vieillard fortuné, et implore l'élu de son cœur de venir la ravir avant qu'il ne soit trop tard.

Dans certaines variantes de ces complaintes amoureuses, l'hyménée forcé ayant déjà eu lieu, la jeune femme presse celui qu'elle aime de venir lui rendre visite et promet de longues nuits d'amour débridé où il pourrait jouir à loisir de sa taille fine, de ses seins ronds et fermes comme des pommes vertes', de sa bouche en forme de bouton de rose, de son cou élancé, de ses joues couleur de grenade, de ses yeux noirs semblables à ceux des gazelles, de ses tresses blondes, de la sueur sentant la rose, le musc et l'ambre coulant sur sa peau blanche, de sa voix harmonieuse comme celles du rossignol et de la mésange. Dans l'image idéalisée qu'elle donne d'elle-même, la femme kurde se veut racée, svelte, à la démarche de canard sauvage, vive comme une jument pur-sang arabe, gracieuse comme une jeune biche.

Dans un univers où le courage physique est une vertu cardinale, son idéal masculin est un preux, puissant comme un lion, généreux et droit, bon cavalier et habile dans le maniement des armes nobles (épée, poignard, fusil). Les traits physiques de l'archétype masculin ne sont guère mentionnés. Tout au plus décèle-t-on çà et là une préférence pour les blonds ou les jeunes à la moustache blonde naissante.

Les hommes, eux, semblent plus variés dans leurs goûts. Malgré une nette prédilection pour les blondes (kej, zero, à la taille élancée, aux yeux noirs ou verts, des esmer, brunes, des bor, rousses, voire des kin, petites, trouvent également grâce à leurs yeux. Seules semblent écartées du banquet kurde de l'amour les corpulentes, qui sont, elles, très prisées chez leurs voisins arabes.

Chacun, en règle générale, se marie à l'intérieur de sa communauté villageoise, tribale ou ethnique. Le mariage entre cousins croisés (pismam-dotmam), qui est une application typiquement indo-européenne du principe de l'exogamie, prédomine dans tous les milieux. Cependant, cela n'empêche pas les mariages mixtes inter-ethniques si les prétendants sont de même confession et de même rang social. La question du rang constitue souvent l'obstacle majeur sur la voie des amoureux car, comme le souligne le proverbe, « on n'épouse pas une princesse avec la dot d'un bouvier ». Chez les yézidis, l'union de jeunes de castes différentes est, en principe, interdite. La barrière religieuse reste, elle, encore plus difficile à franchir, y compris entre musulmans sunnites et chi'ites. Sa transgression est pratiquement à sens unique : c'est le soupirant musulman qui, bousculant l'ordre établi et les coutumes, enlève sa « belle » chrétienne, juive ou yézidie et l'épouse, non sans l'avoir convertie à l'islam.

Le contraire, pour être plus rare, n'en existe pas moins. Le cas le plus illustre est celui du cheikh Sen'an, maître mystique réputé, qui, pour l'amour d'une Arménienne, boit du vin, renonce à sa foi et part pour l'Arménie. Son aventure a donné lieu à nombre de légendes. Le poète Melayê Cizirî, déjà cité, affirme dans un panégyrique célèbre que le cheikh n'avait nullement péché car, mû par l'ivresse mystique, il a reconnu dans la beauté de l'Arménienne la manifestation de la Beauté de Dieu, la même qui s'était révélée à Moïse sur le mont Sinaï. Cette absolution donnée par un poète mystique qui jouit d'un immense prestige dans le clergé sunnite kurde confère à l'amour le statut d'une force divine dont les raisons et les ressorts dépassent l'entendement humain et les dogmes religieux, et appelle tout un chacun à faire preuve d'humilité et de compréhension face à ce « sentiment sacré, car d'essence divine »¹.

Cependant, cet appel à la tolérance n'est que partiellement entendu dans une société fragmentée où chaque tribu, chaque vallée se vante de sa supériorité et de son honneur, et où bien souvent ce dernier se confond avec la défense de la vertu (namûs)² de ses femmes. D'où une ambivalence des sentiments et des comportements.

D'une part, on écoute avec délectation le récit des amours légendaires de Mam et Zîn, de Siyabend et Xecê, de Binefşa Narîn, de Fatoul et Zélixa, de Zembilfiros et Xatûn, de Ferhad et Şîrîn, de Xurşîd et Khawer, de Xosro et Şîrîn, de Fexr et Sittiye, de Serayiya Mamed Axa, de Sêva Haco, de Bavê Fexriya, d'Ahmedê Mûso, pour ne citer que les plus populaires des histoires d'amour chantées au Kurdistan, voire des versions kurdes des drames amoureux arabe (Leyla et Mejnoun) ou persan (Manidja et Bijan). On s'identifie aux personnages, on s'attendrit sur leurs malheurs mais, lorsqu'une passion similaire enfreignant les us se déclare dans sa propre famille ou dans sa tribu, le vieux droit coutumier et le code de l'honneur traditionnel prennent souvent le dessus. Les amoureux transgressant la coutume, les barrières sociales ou les interdits religieux sont pourchassés surtout en cas d'enlèvement.

Souvent les rûspî (barbes blanches) intercèdent, évoquent maints précédents célèbres, « la folie du coeur qui n'écoute aucune loi », et parviennent à apaiser les esprits, à trouver une solution à l'amiable aboutissant au mariage et au pardon des rebelles. Mais il arrive aussi que l'offense soit jugée impardonnable, et cela donne lieu alors à des vendettas, à d'interminables guerres de Troie entre tribus. Celles-ci, en voie de disparition, ne jouent plus qu'un rôle marginal dans l'organisation de la vie sociale, mais, pendant des siècles, chaque tribu était un micro-État, avec son territoire, ses institutions de pouvoir et de justice, son histoire et ses bardes chargés, entre autres missions, de glorifier cette histoire, de chanter et magnifier les faits d'armes et la bravoure des siens. Ces combats tribaux à propos des femmes ou des pâturages sont l'une des sources des chants épiques qui occupent une large place dans le folklore kurde.

Comme d'autres populations montagnardes, les Kurdes sont volontiers batailleurs et portés vers l'exaltation héroïque. Vivant au sein d'une nature inhospitalière où, pour survivre, il faut constamment se défendre contre les bêtes sauvages, les razzias, les envahisseurs étrangers, les prédateurs, les Kurdes ruraux apprennent dès leur plus jeune âge à manier les armes et à se battre. Dans leur grande diversité, les chants épiques leur inculquent cet esprit de combat, fournissent des modèles héroïques à imiter et enseignent un code de bonne conduite, une éthique où le savoir-mourir dans l'honneur est aussi, sinon plus, important que le savoir-vivre, car « la vie disparaît, l'honneur reste ».

Certains de ces chants sont de véritables chroniques historiques relatant les hauts faits de la résistance aux envahisseurs turcs, arabes ou persans, ou les épisodes des révoltes kurdes des xıxe siècle (Baban, Mîrê Kor, Bédir Khan, Yezdan Şêr) et de la première moitié du xxe siècle (Seyit Xan, Cheikh Said, Bişarê Çeto)¹. C'est le plus souvent au travers de leur prisme simplificateur et magnifiant que les enfants kurdes, privés d'enseignement scolaire de leur histoire, s'approprient la mémoire collective de leur peuple.

Celle-ci comporte aussi nombre d'épopées, dont la plus célèbre, celle de Dimdim, narre la défense, en 1608, de cette citadelle par le khan kurde au bras d'or (Xanê Çengzêrîn) Amir Khan Bradost contre les troupes persanes du Chah Abbas. Julundi, le roi mythique qui s'allia au Diable pour refouler les envahisseurs musulmans au vile siècle, est le héros d'une autre épopée encore vivace. Les exploits de Nadir et Topal, des Douze Cavaliers de Mériwan, ceux de Roustem, héros kurde du Chah Nâmeh ou « Livre des rois » du poète persan Firdousi, avec Zoraw, Changir ou Zerdeheng, continuent, grâce aux dengbêj (bardes) de hanter l'imaginaire épique kurde.

Cette tradition s'enrichit de nouveaux récits sur des personnages contemporains comme Cheikh Mahmoud, Simko, Qazi Mohammed, Barzani ou Ghassemlou¹, ainsi, bien sûr, que sur les femmes guerrières comme Perîxan des Reman, Pura Halim, Qah Nerkis de Pichder, la « reine » Fatma des Ezdinans, Margaret George. Leur vaillance et leurs exploits dans la résistance aux troupes étrangères font l'objet de nombreux chants et récits épiques, où l'on n'omet pas de rappeler le vieux proverbe : «Le lion est lion, qu'importe qu'il soit mâle ou femelle ! »

C'est en vertu de ce principe que, dans l'amour comme dans la guerre, ayant su incarner les valeurs sociales domi­nantes (courage, fidélité, intelligence), des femmes ont pu devenir poétesses, chefs de tribu, chefs de guerre ou même diriger les principautés 2. Comme la célèbre Adilê Xatûn qui, de 1909à 1924, gouvernait l'émirat des Jaff dont la capitale, Halabja, accéda en mars 1988à la notoriété inter­nationale à la suite du gazage de ses habitants par l'aviation irakienne. La clairvoyance et le bon sens politique dont cette princesse faisait preuve dans la gestion des affaires de son petit État firent l'admiration du gouvernement britannique, devenu après la Grande Guerre puissance mandataire dans cette région, qui lui décerna le titre de Khan Bahâdûr, « la souveraine des braves ».

Dans l'imaginaire d'un peuple endurant dans son existence quotidienne maintes humiliations et injustices, la plupart de ces héros mythiques ou historiques sont perçus comme des justiciers redresseurs de torts et restaurateurs de la dignité kurde bafouée. Les bandits d'honneur, admirés pour leur courage, leur esprit de révolte contre un ordre injuste et pour leur protection des pauvres gens, y sont également à l'honneur.

Dans leur facture et leur esprit, les chants épiques kurdes sont plus proches des poèmes homériques que des chansons de geste médiévales. Ils véhiculent des valeurs qui différent nettement de celles de leurs voisins turcophones ou caucasiens telles qu'elles se manifestent dans le Cycle des Nartes ou dans le Livre de Dede Korkut¹, c'est-à-dire magnifiant les razzias et les festins, mesurant la bravoure au combat au nombre de têtes coupées et la qualité de l'homme à celle de ses bons mots, de ses armes et de sa monture.

Le héros kurde, lui, prend pour modèles le Roustem de l'épopée de Firdousi et le Saladin des croisades, et, de ce point de vue, il est assez proche en revanche des héros des chansons de geste du Moyen Âge. Doté d'une puissance physique exceptionnelle, guerrier aguerri, vertueux, fidèle en amitié, capable de résister à la douleur, il sait se faire respecter, et d'abord physiquement. Intrépide face aux puissants, il se montre clément avec les faibles, les étrangers, les sans-grade, magnanime avec les vaincus et respectueux des femmes, des enfants et de l'honneur de ses adversaires. L'humiliation et le déshonneur sont pour lui pires que la mort au combat, d'autant que mourir de maladie ou de vieillesse est assez souvent considéré comme une infortune, voire une indignité, pour un homme, si l'on en croit deux des proverbes favoris des Kurdes : « lever la main (s'insurger) est l'aube du Bien » et « la guerre vaut mieux que l'oisiveté ».

La critique sociale s'exerce par l'anecdote et la satire, généralement au détriment d'autres villages, d'autres tribus ou des peuples voisins. En fait, bien souvent, il s'agit d'un subterfuge pour rire des travers et défauts des siens, car les Kurdes ont un sens de l'humour fort aiguisé, ils adorent rire d'eux-mêmes et des autres. Chose peu courante en terre d'Islam, les membres du clergé, les cheikhs et les mollahs musulmans ainsi que les prêtres chrétiens sont les cibles favorites des contes satiriques, qui occupent une bonne place dans les veillées d'hiver.

Forme condensée de la sagesse populaire, les dictons, adages et proverbes sont à la fois nombreux et d'un usage très courant dans tous les milieux. Généralement rimés et rythmés, ils émaillent les conversations, permettent de ponctuer une remarque ou de donner une réplique concise au cours de ces longues soirées, formelles (civat) ou familières (şevbêrk), où chacun aime faire preuve d'esprit et de sagacité. Certains de ces savoureux proverbes ont été traduits en français.

La civat, assemblée ou réunion, fut pendant des siècles une institution fondamentale de la vie socioculturelle kurde. Elle se tenait dans le dîwan ou dîwanxane du seigneur (axa, beg, khan) du lieu. A l'époque des principautés kurdes, chaque prince (mîr) se devait d'entretenir une cour dans son palais (koçik ou qesr). Dans des villages sans seigneur ou dans les quartiers des villes, la civat se réunissait, jusqu'à la fin des années 1950, chez le notable le plus en vue.

On tenait et on continue à tenir, entre amis et gens de voisinage, des şevbêrk, veillées réunissant dans une ambiance familière hommes, femmes et enfants.

Des mollahs et des cheikhs tiennent de leur côté, avec leurs disciples, des civat ou meclîs, assemblées où les conversations et les chants (beyt, qesîde) portent sur des thèmes religieux, exaltent la foi, louent la gloire de Dieu et de son Prophète, vantent les mérites et les miracles des guides spirituels (cheikhs chez les sunnites, pîr et dede chez les alévis) initiateurs à la Vérité suprême, cultivent la crainte de l'enfer et du Jugement dernier afin d'amener le pécheur à l'attrition. Dans les confréries, les disciples s'adonnent souvent, au rythme d'une musique lancinante, à des séances d'extase mystique.

La civat profane, aujourd'hui en voie de disparition, suivait tout un rituel formel. Chaque soir, après le dîner, les ehlê civatê (gens de bonne compagnie) se rendaient au dîwan du seigneur, généralement un grand salon rectangulaire avec un parquet recouvert de tapis d'Orient. Le seigneur, assis sur des coussins, adossé à des traversins richement brodés, prenait place à l'extrémité de la pièce la plus éloignée de la porte, qui devenait de ce fait le centre du pouvoir. Ses berdevk (aides de camp) et xulam (serviteurs) plaçaient ensuite les invités selon leur rang, la proximité avec le siège du seigneur indiquant le degré de leur considération sociale. De la façon de s'asseoir à la manière de prendre la parole et de s'exprimer, tout était régi par un code de bienséance (edeba civatê), non écrit mais connu de tous. L'enfreindre, c'était s'exposer à être qualifié de bê edeb (goujat, malotru) et mis au ban.

Après avoir servi du thé, du café et des cigarettes aux invités, le qelûnkêş préposé à la pipe rembourrait et allumait la pipe du seigneur, et la soirée commençait. On évoquait d'abord les sujets d'actualité, commentait les nouvelles du jour, puis le seigneur, après avoir pris l'avis des anciens, rendait justice sur les litiges locaux qui lui étaient soumis. Ensuite, avec le second service de thé, on servait également des fruits secs (noix, raisins secs) ou de saison, des friandises, des douceurs annonciatrices de la douce soirée de divertissements : quelques anecdotes pour détendre l'atmosphère, rire, en cette assemblée profane, de la bigoterie, des incohérences ou de l'hypocrisie des mollahs et cheikhs musulmans ou des prêtres chrétiens, se moquer des gens d'autres tribus, d'autres vallées ou d'autres ethnies, forcément moins intelligents et moins braves. Puis le seigneur de lancer : « Assez de médisance, messieurs, laissons donc le dengbêj nous chanter une belle mélopée d'amour pour réchauffer nos coeurs. » Chaque seigneur avait à son service un ou plusieurs dengbêj qu'il entretenait et dont l'art contribuait à son prestige social.




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