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Que veut la Turquie ?


Éditeur : Autrement Date & Lieu : 2009, Paris
Préface : Pages : 128
Traduction : Geneviève Brzustowski | Noémi Lévy ISBN : 978-2-7467-1230-0
Langue : AnglaisFormat : 150x230 mm
Code FIKP : Liv. Fre. Dor. Que. N° 2238Thème : Politique

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Que veut la Turquie ?

Que veut la Turquie

Gilles Dorronsoro

Autrement

La position de la Turquie est paradoxale. Bien qu'elle adhère aux principales institutions occidentales, à commencer par l'Otan, son appartenance à l'Occident est souvent contestée en raison de ses identités concurrentes, turcique et musulmane. En effet, élément d'un ensemble culturel qui regroupe une dizaine de pays et de minorités, de la Chine aux Balkans, la Turquie est aussi membre de l'Organisation de la conférence islamique. Différents programmes de politique extérieure se sont longtemps affrontés selon la préférence donnée à l'ancrage européen, islamique ou turc du pays. Aujourd'hui encore, les grands dossiers de politique extérieure - adhésion à l'Union européenne, reconnaissance du génocide arménien - interrogent la définition même du modèle politique turc : place de l'héritage ottoman dans la Turquie républicaine, définition ethnique ou citoyenne de la nation, modèle occidental ou islamiste de modernité.
Cet ouvrage propose une étude de la transformation de la place de la Turquie sur la scène internationale. Longtemps alliée inconditionnelle des Occidentaux, elle s'est progressivement émancipée, s'opposant parfois frontalement aux Etats-Unis ou à l'Union européenne. Loin de se limiter à la question de l'adhésion à l'Union européenne, l'émergence de la Turquie comme acteur global s'exprime dans son rôle régional au Moyen-Orient, son investissement en Asie centrale ou sa politique énergétique.


Gilles Dorronsoro, spécialiste de l'Afghanistan et de la Turquie, est professeur de science politique à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, actuellement visiting scholar à la Carnegie Endowment for International Peace de Washington. Il est auteur de La Révolution afghane (Karthala, 2000), éditeur de La Turquie conteste. Mobilisations sociales et régime sécuritaire (Éditions du CNRS, 2005) et coéditeur du European Journal of Turkish Studies (www.ejts.org).



INTRODUCTION

Identite, securite et politique exterieure

Mal connue en France, la politique extérieure turque est souvent ramenée à la seule question de l'adhésion à l'Union européenne, ce qui laisse dans l'ombre l'affirmation de la Turquie sur la scène internationale depuis la fin de la guerre froide. L'allié périphérique des puissances occidentales contre l'URSS est aujourd'hui à la recherche d'une influence globale, menant des politiques autonomes, parfois contraires aux intérêts occidentaux.

Pour comprendre les points de vue turcs, il paraît nécessaire d'étudier le lien entre les programmes de politique extérieure et les conceptions de l'identité nationale, ainsi que la perception dominante de la sécurité nationale en Turquie.

Identité nationale et politique extérieure

La Turquie est dans une situation paradoxale. Elle appartient aux grandes institutions occidentales et à la plupart des organisations européennes : membre fondateur du Conseil de l'Europe (1949), de l'Otan (1952), de l'OCDE (1961), de l'OSCE (1973), associée à la Communauté économique européenne (1963) et engagée dans le processus d'adhésion à l'Union européenne depuis 2005. Pourtant, son appartenance au monde occidental est parfois contestée -y compris en Turquie - en raison de sa participation à des espaces de solidarité concurrents. Ainsi, bien qu'en principe laïque, elle joue un rôle actif au sein de l'Organisation de la conférence islamique (OCI), ce qui reflète la composition très majoritairement musulmane de sa population. De plus, elle est un élément dynamique de l'ensemble culturel turcique1, qui comprend une dizaine de pays et des minorités turques de la Chine aux Balkans.

Le cas de la Turquie n'est pas unique : la Grande-Bretagne est, par exemple, partagée entre sa « relation spéciale » avec les États-Unis, son identité européenne et son appartenance au Common-wealth. Pourtant, dans le cas turc, ces différentes solidarités sont difficiles à articuler, car elles renvoient à des options souvent contradictoires, à la fois en politique extérieure et dans la définition de l'identité nationale2. Or les intérêts et la politique extérieure d'un État se définissent en relation avec son identité, telle qu'elle émerge notamment dans l'interaction avec d'autres États3. Ainsi la façon dont la Turquie est acceptée (ou non) comme européenne oriente les objectifs de sa diplomatie, et même l'organisation de ses forces armées. Les « principes, règles et normes qui permettent aux nations d'agir avec plus de modération, en vertu de l'hypothèse que l'autre fera de même4 », dépendent de la possibilité de se situer à l'intérieur d'un espace de confiance. La trajectoire globale de la politique extérieure turque est intimement liée aux questions d'identité. Ainsi, le choix de l'alignement sur l'Occident dans la période d'après-guerre, alors que le non-alignement était une option tout aussi rationnelle, s'explique par le désir des élites turques d'être reconnues comme européennes.

De plus, les grands dossiers de politique extérieure - question kurde, adhésion à l'Union européenne, conflit à Chypre, reconnaissance du génocide arménien - ont une dimension interne et questionnent la définition même du modèle politique turc. Quelle est la place de l'héritage ottoman dans la Turquie républicaine ? Quelle définition, ethnique ou citoyenne, de la nation ? Quel modèle, occidental ou islamiste, de la modernité ?

Ces trois registres identitaires - européen, musulman et turc -indiquent, dans une certaine mesure, un rapport à la modernité, une appartenance de classe et des options en politique extérieure5. Les élites turques ont construit l'identité républicaine contre l'appartenance à l'Orient, c'est pourquoi la Turquie proteste fermement quand Israël la rattache au département Moyen-Orient de son ministère des Affaires étrangères. Les traits moyen-orientaux sont renvoyés à la « réaction religieuse » et au sous-développement, à l'opposé donc de la « modernité kémaliste ». Déjà, sous l'Empire, les pachas ottomans décrivaient les provinces arabes d'une façon comparable aux coloniaux européens. Lors de la formation de la République, dans le contexte de l'entre-deux-guerres, on comprend facilement l'importance qu'il y avait à n'être ni « sémite » ni asiatique, mais d'appartenir à la « race blanche », promise à la civilisation. Le déclin de l'islam ou de l'Empire ottoman est alors attribué aux Arabes, qui deviennent l'Autre de référence à la place des Grecs. Le rapport de domination entre Orient et Occident, décrit par Edward Saïd dans L'Orientalisme6, s'affirme à l'intérieur même de la Turquie. Les frontières sociales, géographiques et ethniques se recoupent en partie : ruraux contre citadins, Est sous-développé contre Ouest industrialisé, identités kurde et arabe contre turcité.

Si le discours sur l'apprentissage de la modernité occidentale a constitué l'argument central pour justifier le contrôle de la bourgeoisie occidentalisée sur l'État, les classes moyennes mobilisées à partir des années 1960 au sein des mouvements islamistes ou postislamistes ont construit leur identité sur le refus de certaines formes d'occidentalisation. Cette option culturelle et politique les a rendus illégitimes aux yeux de l'ancienne bourgeoisie, entraînant leur exclusion du pouvoir sous la pression de l'institution militaire en 1997. La question de la laïcité - pour en finir avec un lieu commun, la Turquie n'a jamais été laïque au sens français- est ainsi à comprendre dans cette guerre des classes pour le contrôle des institutions7.

Dans ce programme alternatif, se situer hors de l'Europe, c'est affirmer la possibilité d'une modernité différente et d'une solidarité « naturelle » avec le monde musulman, éventuellement au détriment des relations avec le monde occidental8. La revendication de l'héritage culturel prérépublicain conduit d'ailleurs à présenter l'Empire ottoman comme un modèle de tolérance, voire une préfiguration du multiculturalisme, en opposition à la légende du Sultan rouge9 diffusée par les journaux européens du XIXe siècle.

Le troisième terme dans la construction nationale est la référence à la turcité. Les individus appartenant à des ethnies non turques n'ont généralement pas été victimes de ségrégation ou de répression ouverte, du moins s'ils n'affichaient pas publiquement leur différence. Pourtant, l'insistance de l'idéologie officielle sur l'origine centre-asiatique de la population a laissé les autres peuples - notamment les Kurdes - à la marge de l'histoire nationale. Et toute référence au caractère multiethnique de la Turquie a longtemps été perçue comme une atteinte à l'unité nationale.

Cette lecture ethnique, de la citoyenneté se retrouve en politique extérieure, dans les liens privilégiés de la Turquie avec les États turciques de l'Asie centrale et la défense des communautés turques hors des frontières nationales. La « protection » de ces communautés est devenue un élément de la sécurité nationale qui apparaît dans les discours officiels de l'armée, ceux des principaux partis politiques ou ceux d'un think tank comme ASAM (Avrasya Stratejik Araştırmalar Merkezi10). Différentes minorités vont ainsi être, bon gré mal gré, protégées par la Turquie : à Chypre, en Bulgarie, dans les Balkans et en Irak, où la Turquie organise en sous-main des groupes turkmènes pour les opposer aux Kurdes. Cette approche explique l'invasion de Chypre en 1974, qui reste à ce jour la décision de politique extérieure la plus coûteuse pour la Turquie. Les déclarations du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, accusant le gouvernement chinois de « génocide » après la répression contre les Ouïgours en juillet 2009, montrent l'aspect passionnel de la défense des communautés turciques, dans ce cas au détriment des intérêts propres de la Turquie.

Le rappel de ces trois registres fondamentaux ne doit pas laisser penser que les discours sur l'identité nationale sont figés. Les acteurs innovent en fonction des contextes et des événements, enrichissant le répertoire identitaire disponible. Le contexte politique amène ainsi des repositionnements complexes : les mouvements islamistes ou postislamistes voient parfois dans les pays occidentaux - notamment les États-Unis - un modèle de respect des croyances religieuses, alors que les élites laïques se sentent menacées par la mise sous contrôle de l'État national qu'implique le projet européen. Autre exemple : le thème de la « mosaïque ethnique », utilisé pour décrire le caractère multiethnique de la Turquie, s'est imposé dans les années 1990. Mais, si les identités minoritaires ont gagné en visibilité dans les médias, cela n'a pas nécessairement impliqué plus de tolérance. De même, l'identité méditerranéenne de la Turquie a été récemment promue pour affirmer la parenté avec l'Espagne, l'Italie ou la Grèce dans l'optique de renforcer l'ancrage européen du pays, alors qu'à l'inverse l'eurasisme intègre la Turquie dans un espace culturel non européen. Enfin, la thématique du « pont entre l'Orient et l'Occident » est un exemple, dans un contexte post-11 Septembre, du caractère hautement stratégique et instrumental de ces discours.

L'obsession de la division territoriale : le syndrome de Sèvres

L'inquiétude de la Turquie concernant son inscription identitaire explique sa difficulté à s'inscrire dans un espace de confiance interétatique. Comme le dit la « sagesse » populaire, Türkün Türkten başka dostu yoktur (« un Turc n'a pas d'autre ami qu'un Turc »). Un thème est ici particulièrement saillant : la peur d'un complot pour diviser le pays, crainte qui sous-tend l'attitude turque sur la reconnaissance du génocide arménien et la question kurde.

Une partie significative des Turcs conserve un profond sentiment d'isolement et d'aliénation par rapport à leurs alliés occidentaux. Cette perception renvoie à la crainte d'un partage territorial de la Turquie imposé par les puissances dominantes, d'où l'idée d'un « syndrome de Sèvres », en référence au traité de 1920 entre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale et l'Empire ottoman.

En effet, à partir du début du XIXe siècle, l'Empire ottoman perd progressivement ses provinces, notamment balkaniques, sous la pression des pays européens. La Première Guerre mondiale, durant laquelle les Ottomans s'allient à l'Allemagne, amène le démembrement de l'Empire. Dès 1914, la Russie revendique l'annexion d'Istanbul dans un document secret, alors que la Grande-Bretagne et la France préparent la mise sous protectorat des provinces arabes. Le traité de Sèvres prévoit l'annexion d'une partie des côtes méditerranéennes - notamment Izmir (Smyme) - par la Grèce, la souveraineté britannique sur Chypre (déjà sous contrôle administratif depuis 1878), l'organisation d'un vote sur l'indépendance du Kurdistan et, enfin, l'annexion d'une partie du territoire de l'Empire par l'Arménie naissante :

La Turquie et l'Arménie ainsi que les Hautes Parties contractantes conviennent de soumettre à l'arbitrage du président des États-Unis d'Amérique, la détermination de la frontière entre la Turquie et l'Arménie dans les vilayets (provinces) d'Erzeroum, Trébizonde, Van et Bitlis et d'accepter sa décision ainsi que toutes dispositions qu'il pourra prescrire relativement à l'accès de l'Arménie à la mer et relativement à la démilitarisation de tout territoire ottoman adjacent à ladite frontière11.

Ce qui reste de l'Empire est placé sous le contrôle indirect, mais étroit, des puissances européennes. Ces projets resteront lettre morte car, entre 1919 et 1923, le mouvement de résistance nationale dirigé par Mustafa Kemal (Atatürk) parvient à évincer les puissances occupantes et obtient, lors de la signature du traité de Lausanne, le 23 juillet 1923, des conditions beaucoup plus avantageuses pour la Turquie.

L'importance donnée à cette période fondatrice de la République dans les manuels scolaires et dans les livres d'histoire populaire fait que le traité de Sèvres est systématiquement employé comme argument dans les débats qui touchent à la souveraineté nationale. Ainsi, le plan de règlement de la question de Chypre, ou même l'ensemble du processus d'adhésion à l'UE, s'interprètent souvent comme un complot occidental pour démembrer ou coloniser la Turquie. Cette référence est d'autant plus importante que les questions majeures de la politique extérieure turque - reconnaissance du génocide arménien, minorité turque de Chypre, statut de Kirkuk12 et place des Kurdes - sont directement liées à la dissolution de l'Empire et, à un titre ou à un autre, au cœur du traité de Sèvres.

Extrait 1 - La théorie du « Komplo » dans la presse islamiste et laïque
Un sondage extrêmement étonnant révèle que 72 % des Turcs croient que certains pays aimeraient diviser la Turquie, opinion partagée par une grande partie de la population et des hommes politiques. Même le chef d'état-major général, en visite officielle à Washington en février 2007, a laissé entendre que le pays était confronté à un danger imminent, ajoutant qu'aucune puissance ne réussirait jamais à diviser la Turquie ou à en changer le régime laïque et démocratique.

Les milieux intellectuels turcs (comme les gens ordinaires) pensent en effet que les étrangers et les minorités complotent contre la Turquie et l'islam ; cette opinion largement répandue est une sorte de paranoïa comparable au soi-disant « syndrome de Sèvres ». [...] Ce « complexe d'insécurité » s'est nourri au fil des ans d'autres dangers qui représentent autant de menaces pour la sécurité nationale de la Turquie, depuis les déclarations expansionnistes de Staline au milieu des années 1940 jusqu'à l'ostracisme dont l'Union européenne fait preuve à l'égard de la Turquie, en passant par l'irrédentisme13 arménien et syrien, la coopération militaire bilatérale de la Grèce et de la Syrie et l'invasion de l'Irak. Ces menaces extérieures vont de pair avec les menaces intérieures, en particulier celles des islamistes déterminés à renverser l'État laïque, mais également celles des sécularistes purs et durs qui conspirent pour empêcher les islamistes de gagner en pouvoir et en popularité. On craint aussi que les minorités chrétienne, kurde ou arménienne ne s'allient aux puissances étrangères pour diviser et détruire le pays.

Michelangelo Guida, « The Sèvres Syndrome and "Komplo" Théories in the Islamist and Secular Press », Turkish Studies, vol. 9, n° 1, 2008, p. 38.

L'ennemi intérieur

Nos ennemis savent bien qu'ils ne peuvent pas assaillir la République de Turquie par des moyens militaires ; ils tentent de le faire de l'intérieur, pour briser notre unité [...]. Chaque Turc doit bien connaître les intrigues qui se jouent contre notre nation (millet) et notre pays (ülke)14.

Le « syndrome de Sèvres » a une composante intérieure que cette citation illustre parfaitement: la manipulation par l'étranger, en Turquie même, d'ennemis intérieurs pour affaiblir la nation et menacer son intégrité territoriale15. L'emploi obsessionnel du terme « séparatiste » (bölücü) dans les débats de politique interne, surtout à partir des années 1980, marque à quel point cette vision sécuritaire - indissociablement interne et externe - sert à discréditer les mobilisations sociales ou communautaires de tous ordres. Les groupes, religieux ou ethniques, qui se sont détachés de l'Empire ou ont tenté de le faire (Grecs, Arabes, Arméniens, Kurdes), sont particulièrement soupçonnés de préparer la division du pays. Deux dossiers, progressivement devenus obsédants pour la politique extérieure turque, sont souvent interprétés comme un complot contre l'unité nationale : le génocide arménien et la question kurde.

La reconnaissance du génocide arménien n'est pas, ou pas seulement, une question historique: elle constitue un enjeu moral, économique, voire territorial, pour la Turquie contemporaine. Bien que nous nous intéressions surtout à la perception turque, il faut préciser que l'historiographie actuelle laisse peu de doute sur deux points. Premièrement, le gouvernement CUP (Comité union et progrès) projetait d'éliminer les concentrations de populations « suspectes », principalement les Grecs et les Arméniens. Les déportations de 1915 n'ont jamais été pensées comme temporaires : il s'agissait d'un nettoyage ethnique de grande ampleur, comme le montre de façon anecdotique la turcisation immédiate des noms des villages arméniens. Par rapport à d'autres génocides, la question du contrôle de l'espace, plus que celle de la « pureté de la race », paraît décisive. Deuxièmement, ce nettoyage ethnique a principalement été effectué au moyen de massacres systématiques, et non par un échange de populations (comme pour la population grecque de l'Empire)16.

L'inscription de la reconnaissance du génocide dans l'agenda international est récente et se situe dans un mouvement plus large qui place les victimes au centre des discours politiques. Active de 1975 à 1986, l'organisation clandestine ASALA (Armenian Secret Army for the Liberation of Armenia) a joué ici un rôle décisif. Par une série d'actions violentes, notamment l'assassinat d'une trentaine de diplomates turcs et des attentats aveugles, elle rend public ses deux revendications principales : la reconnaissance du génocide et une compensation territoriale. Depuis lors, d'autres organisations arméniennes ont mené un combat, pacifique, pour la reconnaissance du génocide et l'obtention de compensations. Certains groupes maintiennent des revendications territoriales, comme le montre cette déclaration d'Harut Sassounian, directeur de The California Courier Newspaper et président du United Armenian Fund17 :

Ce que nous demandons en réalité, c'est une compensation pour cette injustice. Le monde doit savoir ce qui s'est passé, et dans ce domaine nous avons largement réussi. Le gouvernement turc sait pertinemment quelle sera l'étape suivante : après la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie, nous exigerons des compensations et le retour des terres confisquées.
Pour sa part, la République turque n'a jamais reconnu que ces massacres constituaient une politique d'État et donc, d'un point de vue juridique, un génocide. Les morts - le nombre des victimes est généralement évalué à 300 000 dans l'historiographie officielle18 -sont mis sur le compte des circonstances de guerre et des trahisons arméniennes. De plus, l'historiographie proche des thèses officielles insiste sur les massacres, décrits comme un génocide, commis par les forces russo-arméniennes dans le nord de la Turquie en 1918-1920. Depuis les années 1980, le gouvernement a introduit la question du « soi-disant génocide arménien » dans les programmes scolaires et a soutenu une production historique de commande19. En écho au discours officiel, la « question arménienne » est présentée dans certains médias turcs comme une invention des grandes puissances pour diviser la Turquie.

Extrait 2 - La question arménienne : une invention des grandes puissances ?
À l'époque ottomane, parmi les multiples peuples et nations qui vivaient à l'intérieur des frontières de l'Empire, les Arméniens, connus comme le « peuple fidèle » (millet-i sadika), avaient toujours eu une place à part, jusqu'au milieu du XIXe siècle, les Arméniens avaient vécu en Turquie dans la paix et la prospérité. Après les Tanzimat20, où leur fut reconnu le droit d'entrer dans la fonction publique, ils occupèrent des postes très importants dans l'administration de l'État.

La guerre de 93

[...] Les Arméniens, qui jouissaient de tous les droits reconnus aux musulmans, bénéficiaient en plus de certains avantages, comme l'exemption du service militaire, qui leur permettait d'assurer la stabilité de leur vie familiale, et donc leur prospérité. Ainsi, si l'on compare les Arméniens de l'Empire russe avec ceux de l'Empire ottoman, on peut aisément constater que ces derniers vivaient librement, dans une atmosphère de paix et de prospérité et une grande liberté de religion, de langue et d'éducation. Cette situation fut une réalité jusqu'au milieu du XIXe siècle, mais commença à se détériorer progressivement à partir de l'époque des Tanzimat et des réformes, pour atteindre des proportions inquiétantes après la guerre russo-ottomane de 1877-1878, dite guerre de 93. Ce changement, qui pouvait sembler lié à l'influence des courants nationalistes, était en fait dû aux provocations des forces impérialistes.

Le « plan directeur »

Pourquoi en fut-il ainsi ? Pourquoi, soudain, fit-on de la question arménienne un problème pour l'État ottoman ? Ce problème apparut-il (ou fut-il créé) soudainement ? Ou bien fut-il quelque chose de prévu, un élément dans l'application d'un « plan directeur » ? Et qui y avait-il derrière? Examinons maintenant ce point de plus près.

Les forces impérialistes, qui se servaient des minorités pour saper de l'intérieur l'Empire ottoman, utilisèrent aussi les Arméniens pour leurs intérêts et créèrent la question d'Orient. Ce plan, déjà appliqué avec succès dans les Balkans, était cette fois orchestré en Anatolie orientale et mettait face à face l'Angleterre et l'Empire russe, qui avaient des positions stratégiques et géopolitiques spécifiques dans la région.

Le fondement de la politique étrangère de la Russie tsariste, de Pierre Ier jusqu'à l'époque en question, fut de descendre vers les mers chaudes, donc vers la Méditerranée. La Russie, qui menait en général une politique expansionniste, considérait que descendre jusqu'à la Méditerranée à travers les Balkans et le Caucase était un objectif national, et orientait tous les aspects de sa politique étrangère vers cet objectif. L'obstacle principal à la réalisation de ce dernier était l'Empire ottoman. C'est pourquoi la Russie fut le pays avec lequel, tout au long de son histoire, l'Empire ottoman fut le plus en guerre, fut le plus contraint d'être en guerre.

La question d'Orient

Comme on le sait, quand le monde occidental chrétien a planifié, pour dépecer l'Empire ottoman alors leader du monde musulman, le soulèvement des éléments chrétiens de cet État, il a donné à cela le nom de « question d'Orient ». Désormais, l'Occident avait des desseins importants en Orient : détruire l'État ottoman qualifié d'« homme malade » et se partager ses territoires.

Pour réaliser ce plan, on s'est largement servi des « minorités » qui vivaient au sein de l'Empire. D'ailleurs, en peu de temps, les différents éléments chrétiens de l'Empire acquirent leur indépendance. Quant aux Arméniens, dispersés dans tout l'Empire, mais vivant surtout dans l'est et le sud-est anatoliens, malgré trente-cinq ans d'actions terroristes qui mirent l'Anatolie à feu et à sang, ils ne seront pas victorieux et ouvriront la voie à de nombreuses tragédies dont les conséquences se prolongent jusqu'à aujourd'hui. Ainsi, la « question d'Orient» s'est-elle progressivement transformée en « question arménienne ».

Ermeni Sorununu bir büyük devletler yarattı. Ermeniler Osmanlı imperatorlugun'da « millet-i sadika » - sadik millet - diye anılırdı, dans le journal Cumhuriyet, 26 avril 2008.

La position officielle du gouvernement turc se trouve de plus en plus contestée et la thèse du génocide est aujourd'hui reprise dans un nombre croissant de travaux et d'encyclopédies. En Turquie même, des historiens (Taner Akçam, Halil Berktay, Fuat Dündar, etc.) et des personnalités - par exemple, Orhan Pamuk (prix Nobel de littérature) - ont publiquement pris des positions en rupture avec l'orthodoxie. Le colloque « Ottoman Armenians during the Décliné of the Empire », qui s'est tenu à l'université de Bilgi (Istanbul) en septembre 2005 malgré de fortes pressions politiques, est un bon indicateur du basculement de l'intelligentsia libérale21. Dans le même esprit, un « Workshop for Armenian-Turkish Scholarship » réunissant chercheurs turcs et arméniens a été ouvert par Fatma Müge Göçek, historienne turque à l'université Ann Arbor du Michigan (États-Unis). Les ouvrages appuyant la thèse du génocide sont disponibles en Turquie, mais les menaces et les procès limitent les prises de position publiques. Par exemple, en juin 2008, un éditeur turc, Ragip Zarakolu, a été condamné, sur la base de l'article 301 du code pénal qui punit les insultes à la nation turque, à cinq mois de prison pour avoir publié un livre sur le génocide.

Extrait 3 - Ne nions pas la douleur arménienne
En Turquie, un monument rappelle l'assassinat de musulmans par les Arméniens, mais aucune plaque ne rappelle le massacre dont fut victime le peuple arménien. [...] jusqu'aux années 1970, un silence pudique couvrait en Turquie cette page douloureuse. Dans l'histoire officielle, on n'en parlait pas, mais, dans l'histoire officieuse, on utilisait couramment l'expression de « massacres réciproques ». Les historiens les plus proches des thèses officielles avançaient le chiffre de 300 000 morts du côté arménien. D'autres, plus tard, ont admis 500 000, voire 800 000 victimes ou disparus arméniens après 1915, ce qui représente un peu moins de la moitié des Arméniens ayant vécu dans l'est de l'Anatolie. Ce qui est considérable. En tout cas, nous reconnaissions qu'elles se comptaient par centaines de milliers. Mais, nulle part en Turquie, une plaque ou un monument à la mémoire de ces victimes n'a été érigé. Parmi nos concitoyens arméniens, vivant actuellement en Turquie, certains ont des parents, proches ou lointains, qui ont perdu la vie au cours de la déportation. Ne devrions-nous pas aussi respecter leur mémoire, comme nous voulons désormais respecter celle des victimes musulmanes ?
La société turque vit une crise de dénégation. La plupart des organisations de gauche, les syndicats, au côté des représentants des chambres de commerce et des associations ultranationalistes, protestent contre la France22. Mais il ne vient pas à l'esprit de la gauche turque que, avec l'érection de monuments en Turquie accusant les Arméniens du crime de génocide, nous foulons au pied la mémoire des Arméniens. À part quelques historiens courageux qui s'expriment et se penchent sur les crimes de la déportation, la gauche turque a-t-elle déposé une seule gerbe en souvenir des victimes arméniennes ?

Quand demain les États-Unis, l'Angleterre, puis d'autres pays occidentaux, ou l'Iran et la Syrie, où vit une forte population arménienne, voteront une déclaration similaire à celle du Parlement français, nous déborderons encore plus d'énergie et de passion pour organiser de nouvelles manifestations, pour brûler toutes sortes de drapeaux et pour boycotter tous ces pays. Cette agitation aveugle, accompagnée d'un pathos nationaliste de repli sur soi, n'est-elle pas la manifestation d'une grave crise de notre imaginaire socio-historique ? Nous sommes entrés dans une spirale d'enfermement sur notre discours. Je crains que son aboutissement soit de faire de notre pays la Serbie ou l'Irak de la décennie à venir. Ainsi ceux, en Europe et en Turquie, qui voyaient avec horreur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne auront définitivement gagné la partie.

« Ne nions pas la douleur arménienne », par Ahmet Insel, article paru dans Radikal, repris dans Libération, 5 février 2001.

La Turquie poursuit par ailleurs une politique de pression par le biais du financement d'institutions de recherche. En 2006, Donald Quataert, un historien ottomaniste réputé, a été contraint de démissionner de son poste de président de l'Institute for Turkish Studies, basé à Georgetown University (États-Unis), parce qu'il avait employé le terme « génocide » dans un texte. L'ambassadeur turc à Washington a exigé son départ sous peine d'interruption des subventions de l'Institut, ce qui a provoqué la protestation de nombreux universitaires.

Cette question est devenue d'autant plus importante pour la diplomatie turque que la reconnaissance du génocide est citée (informellement) comme une condition à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, notamment par le Conseil de l'Europe dès 1987. Empêcher la reconnaissance du génocide par les pays étrangers est un combat d'arrière-garde : le nombre des pays ayant franchi le pas est aujourd'hui tel qu'il est difficile d'envisager des sanctions systématiques23. Barak Obama, qui s'est prononcé sans ambiguïté en faveur de la thèse du génocide, a habilement géré sa visite à Ankara au printemps 2009, rappelant qu'il restait fidèle à ses opinions, mais sans pousser le Congrès américain à adopter une résolution à ce sujet.

De la même façon, la question kurde est vue, notamment par les militaires, comme une question extérieure autant, sinon plus, qu'intérieure. Rappelons qu'une partie de la population vivant en Turquie (probablement entre 15 et 20 %) se reconnaît comme ethniquement kurde et garde des liens, au moins symboliques, avec les populations kurdes d'Irak, d'Iran et de Syrie. La politique de l'État turc, jusqu'aux années 1990, a été de nier l'existence même des Kurdes.

Depuis 1984, un mouvement nationaliste kurde, le PKK, mène une guérilla dont l'ampleur pose de redoutables problèmes à l'armée et à la police. Les combats ont fait des dizaines de milliers de morts, mobilisé jusqu'à 300 000 soldats dans les régions kurdes, pour un coût annuel de plusieurs milliards d'euros. De plus, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées en raison des opérations de contre-insurrection. Par ailleurs, le mouvement kurde légal bénéficie d'une forte implantation dans les régions majoritairement kurdes, rassemblant plus de la moitié des voix dans certaines provinces aux élections locales du printemps 2009.

Le mouvement kurde est souvent présenté comme un instrument au service des puissances étrangères, dans la continuité des projets britanniques des années 1920, dans le but de créer un Kurdistan indépendant. La propagande officielle et une partie des discours médiatiques désignent ces militants comme manipulés de l'extérieur, voire étrangers. Ainsi, certains médias rapportent régulièrement que les militants du PKK ne sont pas circoncis, donc non musulmans, et le leader du mouvement, Abdullah Öcalan, a souvent été accusé d'être d’origine arménienne.
Des tensions surgissent de façon récurrente avec les pays européens dans la lutte contre le terrorisme à propos du PKK, en particulier au sujet de la télévision kurde qui émet d'Europe ou des réunions du Parlement kurde en exil. En novembre 1998, les hésitations italiennes quant à l'expulsion d'Öcalan ont suscité de violentes campagnes de presse et provoqué l'accusation de favoriser l'émergence d'un Kurdistan indépendant.

Extrait 4 - Nationalisme turc et question kurde
L'idée que l'agitation kurde puisse être imputée à une intervention étrangère a été avancée dès 1925. Le jugement de la Cour de l'Indépendance rendu cette année-là a conclu au rôle d'une incitation étrangère dans la rébellion. On retrouve cette idée au cœur de la quasi-totalité des variantes du nationalisme turc. Il faut néanmoins souligner un point important : comme la conception nationaliste de la notion d'étranger - autrement dit, d'État censé représenter une menace majeure pour l'État turc - a évolué au fil du temps, l'État considéré comme coupable d'inciter les Kurdes à la révolte a donc également changé. L'étranger incluait tantôt les impérialistes occidentaux, tantôt les communistes du nord, tantôt les voisins du sud. Il recouvrait les puissances occidentales, et en particulier la Grande-Bretagne, après la guerre d'indépendance. Pendant la guerre froide, l'étranger hostile à l'État turc désormais membre de l'Otan fut l'URSS. L'agitation kurde des années 1960 et 1970 a donc été attribuée à une influence communiste. À la fin de la guerre froide, on a cru que la menace venait du sud.
De nos jours, c'est de nouveau le tour de l'Occident. Les États européens accusent régulièrement la Turquie de violations des droits de l'homme, et l'Europe est devenue au cours de ces dix dernières années le refuge d'une diaspora kurde militante. Le nationalisme turc s'appuie sur ce contexte pour croire de nouveau à une incitation des puissances européennes. Les États-Unis, autre puissance occidentale, n'échappent pas aux accusations. L'établissement progressif, sous mandat américain, d'une autorité kurde dans le nord de l'Irak depuis la guerre du Golfe est considérée par beaucoup comme une preuve que la question kurde est agitée en sous-main par les États-Unis. »

Mesut Yegen, « Turkish nationalism and the Kurdish question », Ethnie and Racial Studies, vol. 30, n° 1, 2007, p. 130.

L'analyse de la politique étrangère turque amène à y distinguer trois dimensions : la formation de la politique, les alliances et les espaces d'influence. Le débat intellectuel et le jeu institutionnel permettent de comprendre l'élaboration de la politique extérieure. Les alliances traditionnelles de la Turquie avec les États-Unis et les pays européens ont longtemps été dominantes, parfois exclusives. Mais l'effondrement de l'URSS a ouvert un espace régional à la Turquie, qui s'est imposée comme médiateur dans plusieurs conflits. Loin de confiner son ambition au Moyen-Orient, elle s'affirme au contraire comme un acteur global utilisant sa position géographique entre pays producteurs et pays consommateurs d'énergie comme source d'influence, agissant concurremment dans les espaces de solidarité turciques ou islamiques.

1. Par « turcique », on entend les communautés ou les pays dont les langues sont apparentées au turc.
2. Shibley Telhami et Michael Bamett (dir.), Identity and Foreign Policy in the Middle East, Ithaca Londres, Comell University Press, 2002.
3. Alexander Wendt, Social Theory of International Politics, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 1999.
4. Robert Jarvis, «Security Régime», in Stephen D. Krasner (dir.), International Régimes, Ithaca, Comell Universtiy Press, 1983, p. 173-194.
5. Yücel Bozdahoglu, Turkish Foreign Policy and Turkish Identity: A Constructivist Approach, New York/Londres, Routledge, 2003.
6. Voir Edward W. Saïd, L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2005 (lre édition : 1978).
7. Si la citoyenneté ne dépend pas juridiquement des particularités culturelles, ethniques ou religieuses des individus, les non-musulmans ont eu à subir nombre de mesures discriminatoires (impôts confiscatoires pendant la Seconde Guerre mondiale, pogrom organisé par le pouvoir contre les Grecs en 1955 à Istanbul, confiscations de biens). Dans les esprits, le lien entre religion musulmane et nationalité turque reste fort.
8. Günter Endruweit, « Turkey and the European Union: A Question of Cultural Différences? », Perceptions, juin-août 1998, p. 54-72.
9. Les journaux européens, et notamment français, ont lancé des campagnes de presse très dures et passablement racistes contre le sultan Abdülhamit, l'accusant d'avoir personnellement ordonné des massacres des chrétiens.
10. ASAM, Centre de recherche stratégique de l'Eurasie, a été fondé en 1999. Son créateur, Omit üzdag, membre du Parti de l'action nationaliste (MHP, Milliyetçi Haretek Partisi), a donné une orientation particulière à cette fondation : elle est favorable au rapprochement avec les autres pays turcophones d'Asie centrale. Voir Omit Ôzdag, Türk Tarihinin ve Gelecegi'nin Jeopolitik Çerçe-vesi, Anakra, ASAM, 2003.
11. Article 89 du traité de Sèvres.
12. Dans les années 1980, Saddam Hussein chasse une partie des Kurdes de la ville de Kirkuk, au nord de l'Irak. Ce n'est qu'après la chute du régime baasiste, en 2003, que ces exilés commencent à revenir ; les Kurdes sont aujourd'hui majoritaires dans la ville.
13. La revendication de certains territoires appartenant à un ou plusieurs autres États et ayant autrefois fait partie de leur État, ou dont la population est considérée par ces nationalistes comme ethniquement ou linguistiquement apparentée à la population majoritaire dudit État, ou encore comme devant « légitimement » y être rattaché.
14. Yildiz, Lise / (manuel scolaire du secondaire), 1991, p. 12, cité in Étienne Copeaux, Espaces et temps de la nation turque. Analyse d'une historiographie nationaliste, 1931-1993, Paris, CNRS Éditions, coll. « Méditerranée », 1997.
15. Ali L. Karaosmanoglu, « The Evolution of National Security Culture in Turkey », Journal of International Affairs, vol. 54, n° 1, automne 2000, p. 201-204.
16. L'ouvrage de Raymond Kévorkian, Le Génocide des Arméniens (Paris, Odile Jacob, 2006), constitue l'une des premières analyses des massacres et des déportations au niveau local.
17. Regnum, 10octobre2007www.regnum.ru/english/897320.html.
18. Les évaluations du nombre d'Arméniens ayant vécu dans l'Empire avant 1914 sont sujettes à caution en raison de l'imprécision, et éventuellement des manipulations, des statistiques démographique" de l'Empire ottoman. En excluant les Arméniens recueillis ou enlevés, le nombre de survivants est d'un peu plus de 800 000. Un nombre de victimes compris entre 600 000 et 800 000 est plausible d'après Erik Zürcher (Turkey: A Modem History, 2004). Sur la question plus générale de l'ingénierie démographique dans l'Empire ottoman finissant, voir Nikos Sigalas et Alexandre Toumarkine, « Démographie Engineering. Part I », European Journal of Turkish Studies, 2008, www.ejts.org/sommaire2073.html.
19. Pour une analyse des manuels scolaires sur cette question, voir Étienne Copeaux, op. cit., p. 329-338.
20. Mouvement de modernisation de l'État et de la société ottomans au xix' siècle.
21. Ce qui fragilise la position officielle d’Ankara, qui est de confier l'établissement des faits à une commission internationale d’historiens.
22. Le Parlement français avait alors reconnu dans une déclaration solennelle la réalité du génocide, en 2001.
23. C'est probablement la France qui a été la plus sévèrement « punie », sur le plan des ventes d'armes et de la coopération énergétique.



I. Le débat d'idées

Jusqu'aux années 1980, la politique extérieure turque est organisée autour d'un programme cohérent, étroitement articulé à un projet de politique intérieure. La rupture identitaire avec le Moyen-Orient va de pair avec l'affirmation d'une appartenance à l'Europe et la priorité des questions occidentales dans l'agenda turc. La politique extérieure est alors un autre moyen de parvenir à cette élusive modernité occidentale qui est à la base du projet kémaliste. L'alliance avec les pays occidentaux participe donc d'une « identité de destin1 », pour reprendre l'expression de Süleyman Demirel, ancien Premier ministre et président turc. Le soutien des États-Unis permet également de contenir la poussée séculaire de l'Empire russe, devenu soviétique, vers les détroits et la Méditerranée2. Jusqu'aux années 1980, cette orientation politique bénéficie d'un large consensus chez les élites, car elle permet à la fois de lutter contre le communisme, ce qui lui assure l'adhésion de la droite nationaliste et religieuse, et d'occidentaliser la Turquie - ce qui convient aux élites kémalistes. Or ce programme a perdu beaucoup de son intérêt après la disparition de l'URSS. Même si des tensions subsistent au Caucase, les conflits majeurs sont moyen-orientaux et révèlent des différences d'intérêts avec les alliés occidentaux.

Les années 1990 sont marquées par un intense débat intellectuel à partir de nouveaux paradigmes : fin de l'histoire, nouvel ordre …

1. Cité dans Yücel Bozdalioglu, Turkish Foreign Policy and Turkish Identity, New York, Routledge, 2003, p. 66.
2. Cette crainte est réactivée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par les revendications soviétiques sur le nord-est de la Turquie, notamment la région de Kars.




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